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Dialogue avec une Tzigane

Publié le 07 janvier 2008 par Eric Mccomber
La Romanichelle boit une bière avec un pote à moi qui ne dit jamais un mot. Je suis assis plus loin, avec mon café. Nous lions conversation. Elle parle d’un prof de philo qui la gonfle. Je souris. Elle cale sa bière d’un trait, fait signe au serveur, et se tourne vers moi :
— Quelle est la différence entre hasard et coïncidence ?
Elle croit me scotcher, avec ça. Je prends dix secondes, puis :
— Noix de coco, cocotier.
— Hi, hi !… Mais de quoi tu parles ?
— La coïncidence est le fruit du hasard.
— Oh !
— La coïncidence est la rencontre de plusieurs hasards. Généralement un terreau (la situation) et un fruit (le produit du hasard).
— Hi, hi ! La pomme de Newton.
— Oui. Donc, la coïncidence porte déjà la graine du hasard et le reproduira de façon naturelle, menant éventuellement à l’éclosion d’autres hasards, porteurs à leurs tours de coïncidences.
LeTonnelier arrive avec les deux bières, les décharge du cabaret, repart. Nous demeurons silencieux un certain temps. Je fixe mon pote, espérant le voir participer un peu, surtout depuis que sa copine s’anime et se tortille sur sa chaise. Justement, elle étend les bras, presque triomphale :
— Hi, hi ! Tu crois que l’action du hasard et de la coïncidence est un modèle naturel de, de, de reproduction ?
— Un cycle naturel… Oui… Végétal.
— Une respiration…
— Un rythme, oui.
— Hi, hi !… Un modèle de croissance…
Le pote glisse le bout du nez hors de sa léthargie :
— C’est comme la vigne, alors.
Je prends le temps de lui donner les lauriers de sa trouvaille, j'attends qu'elle ait fait de même et j’enchaîne :
— L’un engendrant la semence de l’autre, perpétuellement…
— Tout ça s’appelle la vie ?! Alors ?! Hi, hi !… Hi, hi, hiii !
Tout le monde porte son récipient à sa bouche. Nous voilà pensifs. Je tords la poche de mon short entre mes doigts. Ça va vite dans ma tête. J'entrevois comme une lueur, et je sens une sorte de jubilation m'envahir. Je décide d’oser grimper le prochain ravin et tout en allant me chercher un verre d'eau, je balance :
— De fait, l’Ogre, lorsqu’il se met en tête d’ordonner le chaos, tente de se prémunir du hasard, donc de contrôler la vie.
— L’ogre ?
— Oui. C’est comme ça que je l'appelle. L’Ogre.
— Hi, hi !… Contrôler la vie, donc… tuer.
Je me rassois. Nous buvons. Le silence règne sur le bar. Nous sommes seuls. Le CD est terminé mais n’a pas encore été remplacé. Je songe à tout ça… Au hasard, aux talismans, aux superstitions…
— Pas un hasard, si on associe aux derniers nomades des vertus liées au hasard…
— Boules de cristal, magie, vaudou, machin…
— Par pure coïncidence : hasard = nature, ou nomadisme. Ancien temps…
— Remèdes de grands-mères, hi, hi !… Remèdes naturels.
— Le nature, donc le nomade, menace la ville, la civilisation.
— Barbare !
— Étranger !
— Faut l’exterminer.
— Ne rien laisser au hasard.
— Dicton militaire.
— Culture d’ingénieurs. Order out of chaos.
— Mais oui, Amérindiens, Africains…
— Sorcières…
— Errants… Hi, hi !…
— Montagnards…
— Mystiques…
— Ermites…
Paul dépose sa tasse, replace une longue mèche rebelle, croise la jambe. Puis, dévisageant la pointe de ses chaussures, ajoute :
— Tziganes.
—© Éric McComber

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