Magazine

Le jogging

Publié le 14 novembre 2010 par Corboland78

-   Dis donc chéri, il y a longtemps que tu n’as pas mis ton costume gris, il ne te plaît plus ?

-   Si, si !

-   Bah! alors …? Surtout qu’il te va bien, tu fais vraiment sérieux et cossu quand tu le portes. Sors-le, tu le mettras demain quand nous irons voir mes parents, d’accord mon amour ?

-   Si tu veux… on verra demain…

-   Tiens, essaie-le maintenant, il faudra peut-être que je le repasse ou que je recouse un bouton et demain matin je n’aurai pas le temps.

René pose son journal, enfile ses pantoufles et se dirige vers la chambre. Il ouvre la porte de l’armoire et en sort le fameux costume gris. C’est vrai qu’il lui allait bien ce costard. De bonne coupe, tissu de qualité, avec le gilet il avait fière allure. Il l’avait acheté pour le mariage du fiston, il y a déjà six ans, tout va si vite, une éternité en somme. A l’époque, la mode était au cintré et il lui allait juste. Aujourd’hui il y avait peu de chance pour qu’il puisse rentrer dedans. Enfin, on va le savoir tout de suite se dit-il tandis qu’il retirait son pantalon d’intérieur, un vieux velours patiné au cul par les heures passées dans son fauteuil. On est si bien dans ce genre de froc pour traîner à la maison, les femmes ne comprennent jamais cela. Il s’empare du cintre où pend dans sa housse l’ensemble gris, dégage le pantalon et l’enfile. La jambe droite, la gauche, il remonte le tout à deux mains jusqu’à la taille et fait glisser la fermeture Eclair. C’est à cet instant que les choses se compliquèrent, impossible de refermer la braguette même en comprimant la bedaine, pas moyen ! Le haut des cuisses et les fesses sont boudinés dans le tissu quant à la ceinture n’en parlons pas.

-   T’en mets du temps chéri. Oh ! mais tu ne rentres plus dedans, tu as grossi, c’est à peine croyable !

-   Ouais … deux ou trois petits kilos de trop on dirait.

-   Cinq ou six tu veux dire ! Ben, mon salaud ! A partir de demain régime. Et sévère !

-   Mais ma cocotte, c’est de ta faute aussi, tu nous fais toujours de bons petits plats, alors évidemment… Enfin, tu as raison. Avec un petit régime et du sport je vais faire fondre cet excédent. D’ailleurs ça faisait un moment que je pensais à me mettre à une activité physique quelconque.

-   C’est bien mon chéri, tu prends une bonne résolution, il faut perdre un peu de ta brioche.

Deux jours plus tard, René s’était procuré quelques manuels de diététique où chacun expose sa recette miracle pour perdre quelques kilos et un régime qui rend plus mince sans jamais se priver, le tout sans effort et dans la joie. Dans les journaux les publicités ne faisaient pas dans la dentelle, « Comptabilisez vos calories » « Restez couché et maigrissez grâce à notre appareil qui masse les cuisses et le ventre pendant que vous faites la sieste » et je vous passe les pilules « truc » ou les dragées « chose ». Tout cela sentait l’arnaque, René laissa tomber l’idée du régime qui met l’obèse à l’aise. Foin de tout cela ! Buvons, éliminons ! Le plus crédible de tous les moyens pour perdre du poids c’est l’exercice physique.

-   Si tu faisais de l’aérobic ?

-   C’est quoi de la « raie aux biques » ?

-   Ben, le truc qui passe à la télévision, le dimanche matin ; on danse avec de la musique…

-   C’est ça, je vais sauter sur place dans le salon avec la télé branchée à fond. Primo je vais labourer la moquette, deusio je vais rameuter les voisins du dessous. Non merci !

-   Fais du vélo, alors ? On voit plein de gens sur les routes qui en font maintenant.

-   Pour faire chier les automobilistes qui partent en week-end, rien de tels que les cyclistes. Entre les coups de klaxons, les queues de poisson et les « Vas-y Bobet » je vais m’amuser. Je connais tout cela, quand c’est moi qui conduis je leur fais le coup … Et puis, je n’ai pas de vélo de toute façon !

-   Et le jogging ?

-   Ah ? Ca je ne dis pas non. 

René commença à se renseigner sur les tenues de sport, les onguents et autres liniments à usage sportif. Il fréquenta les magasins spécialisés et finalement un samedi après-midi, il revint avec quelques achats sous le bras.

-   Tu peux te permettre de m’engueuler parce que je m’achète une robe ou des chaussures de temps en temps ! C’est quoi tout ce fatras ?

-   Mais bibiche c’est pour mon jogging !

-   Tout ça ? Mais rien que de le triballer tu l’as fait ton sport ! Vas-y déballe tes sacs !

-   J’ai pris un survêtement avec une capuche, un training le vendeur me l’a conseillé.

-   Bah, tiens !

-   J’ai aussi un K-way, s’il pleut…

-   Oui, ça serait bête d’attendre la fin de l’averse pour aller courir.

-   J’ai pris aussi un short et un tee-shirt en coton pour l’été. Le vendeur m’a aussi mis un bandeau en éponge, ça absorbe la sueur, ça évite qu’elle coule dans les yeux.

-   Tu as bien fait, la vue c’est la sécurité !

-   Comme chaussure, j’ai des Adidas, c’est ce qu’il y a de mieux m’a dit le vendeur…

-   Tu m’étonnes…

-   J’ai aussi des chaussettes spéciales pour éviter l’irritation des pieds. J’ai aussi acheté une serviette éponge pour me la mettre autour du cou. Je ne sais pas à quoi ça sert mais j’ai vu que tout le monde le faisait, il doit y avoir une raison.

-   Sûrement mon chéri. Et c’est tout ?

-   Bah! pour ranger tout cela, j’ai pensé, enfin c’est plutôt une idée du vendeur, qu’il me fallait un sac. Alors j’ai pris un modèle en cuir, c’est plus solide, inusable m’a-t-on dit. Un peu cher à l’achat, le vendeur me l’a fait remarqué, mais on se rattrape à l’usage.

-   Tu me rassures. Et ce petit sac en papier, là, c’est quoi ?

-   Oh ! c’est rien. Pendant que j’y étais, je suis passé à la pharmacie et j’ai acheté deux ou trois pommades. J’ai les muscles un peu endormis, il faut les masser avant l’effort, tu comprends. ?

-   Oui, oui. Mais tu n‘as pas acheté de carte d’état major du quartier pour préparer ton itinéraire ?

-   Tu crois… ?

-   Ben, voyons ….

DRIIIIING !

-   ……

-   Pfffff ! Tu as remonté le réveil hier soir ?

-   Bah, oui ! Je vais jogger !

-   Ooooh ! Mais il est quelle heure ?

-   Six heures !

-   Ca va pas non ?

-   C’est la bonne heure, il fait frais, l’air est vif, c’est bon pour les bronches. Tu n’es pas obligée de te lever maintenant, mais d’ici dix minutes si tu pouvais me masser les cuisses et les mollets…

-   Hum ! D’accord,  d’accord…

Vingt minutes plus tard, René s’élance, cuisses imbibées de crème, vêtu de son training de coton gris, sa serviette autour du cou. Au loin le soleil se lève et l’homme court à sa rencontre. Image magnifique qui émeut le cœur de la femme. Qui se recouche.

DRIIIIING !  DRIIIIING !

-   Ce réveil !

DRIIIIING !

-   Mais, c’est la porte ! Voilà, voilà ! Qui c’est à cette heure ? Et René qui n’est pas là.

-   Bonjour madame, on vous ramène votre mari… On l’a trouvé étendu dans le caniveau, il a quelque  chose aux pieds, il ne peut plus marcher. Voilà, Bon, ben, on vous laisse. Au revoir messieurs-dames.

-   Au revoir… ?

-   Appelle le docteur, chérie.

-   Encore merci docteur !

-   Alors mon chéri, qu’est-ce qu’il t’a dit ?

-   C’est un affaissement de la voûte plantaire. Le jogging, fini pour moi. Par contre il m’a conseillé la natation. Dis donc, comme je dois rester allongé plusieurs jours, tu pourrais me passer le catalogue de La Redoute. Je vais regarder ce qu’ils ont comme maillots de bain et puis le prix des palmes et des lunettes de plongée, pendant que j’y suis… hein ?


Retour à La Une de Logo Paperblog

A propos de l’auteur


Corboland78 254 partages Voir son profil
Voir son blog

l'auteur n'a pas encore renseigné son compte l'auteur n'a pas encore renseigné son compte