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La résilience dans l’antiterrorisme

Publié le 15 novembre 2010 par Egea

Voici un petit livre, publié par un éditeur novateur et courageux, qui mérite absolument votre intérêt.

La résilience dans l’antiterrorisme

La résilience dans l’antiterrorisme, par Joseph Henrotin, Editions L’esprit du livre, Mars 2010

Le mot de « résilience » est très à la mode : développé par le psychiatre Boris Cyrulnik, il a rencontré la faveur des journalistes et des intellectuels, au point que les Britanniques l’ont inséré dans leur doctrine en 2003. La France ne pouvait rester en retard d’une mode, et la résilience est donc entrée en grande pompe dans notre arsenal conceptuel puisque la résilience est promue par le Livre Blanc. Comme je suis un indécrottable sceptique et que je n’ai aucune honte à dire quand je n’y comprends rien, je suis toujours resté distant envers ce qui m’apparaissait comme un truc de communicant. D’ailleurs, j’observe que deux ans après, malgré quelques articles pompeux mais embarrassés de certains qui voulaient être à la pointe de l’innovation intellectuelle, on en reste là.

C’est pourquoi j’ai lu avec le plus grand intérêt le dernier ouvrage de Joseph Henrotin, qui est quelqu’un de ...

...sérieux, et qui publie dans une petite maison d’édition qui se lance dans les ouvrages de stratégie et qu’il faut encourager. Je constate d’emblée qu’il restreint la résilience à l’antiterrorisme, ce qui allait probablement de soi mais méritait d’être dit : la résilience serait donc la réponse à une attaque terroriste. On comprend l’innovation en 2003, voyons ce qu’elle donne quelques années plus tard, alors que la menace terroriste s’est sinon apaisée, du moins relativisée.

Son livre est divisé en quatre parties : « les sociétés du risque face au terrorisme », « la résilience dans la défense », « la conduite de la résilience : facteurs et acteurs » et « développer les résiliences ».

Dès l’introduction, J. Henrotin rend compte de la confusion et la complexité du mot (« capacité d’une société donnée à encaisser les conséquences d’une crise majeure » selon la définition britannique, plus acceptable que la définition du LB : « volonté et capacité d’un pays, de la société et des pouvoirs publics à résister aux conséquences d’événements graves, puis à rétablir rapidement leur fonctionnement normal, à tout le moins dans des conditions acceptables »), pour affirmer que « le concept est donc dynamique, il l’est d’autant plus qu’il constitue une forme de stratégie » (p. 12).

Le premier chapitre décrit le terrorisme comme mode de guerre, et la disproportion entre les effets physiques et les effets psychologiques, puis il s’attarde sur l’objectif de disruption des sociétés techniciennes, quand l’événement terroriste réussit à dépasser le seuil de tolérance et se transforme en « crise », caractérisée comme le moment où « les capacités du système à prendre en charge l’événement, à le réguler, sont débordées » (p. 26) (on appréciera au passage cette définition de la crise, mot si souvent employé qu’il ne signifie plus rien d’opératoire). Dès lors, la disruption entraîne un certain nombre de risques liés à l’organisation de nos sociétés, et notamment tous les réseaux : informatiques, électriques, d’adduction d’eau potable, de fluide énergétiques, … Toutefois, la disruption générale reste difficile à obtenir (p. 32), et l’auteur rappelle que les stratégies destinées à « casser » le moral des populations au cours de la seconde guerre mondiale ont toutes échoué.

Le chapitre II expose tout d’abord les formes de la lutte anti-terroriste (coopération, prévention, interdiction, rétorsion). La question se transforme alors : qu’est-ce que le pouvoir politique (ou les populations) est-il prêt à accepter ? C’est poser la question du niveau de perte acceptable (qui renvoie, comme le note J. Henrotin, à la notion de zéro mort ou de moindre mort). « La tolérance aux pertes est fondamentalement bien plus à nuancer que ce que l’on pensait dans les années 1990 » et « c’est d’abord au niveau des décideurs et des médias que se produit la construction de la problématique de la perception des pertes » (p. 40).

L’auteur évoque ensuite la résilience dans l’architecture antiterroriste, aux côtés du politique, du droit, des services de renseignement, des systèmes de sécurité et de défense, etc. Il note que la société réseau (il aurait dû dire réticulaire) « offre des facteurs d’efficience » : « la résilience spontanée est une composante des systèmes de secours » (p. 46). Une stratégie antiterroriste ne peut se limiter à l’essentiel : chercher à empêcher des attentats, mais elle doit aussi trouver d’autres champs. C’est là où la résilience produit ses effets, puisqu’elle constitue un discours stratégique (on notera le parallélisme des formes avec la dissuasion nucléaire, elle aussi discursive). Il s’agit en effet d’affirmer : « si vous frappez, vous ne produirez pas les effets escomptés, votre action sera inutile » (p. 49).

L’auteur s’attache alors au rôle de la surprise : « une bonne partie du choc causé par les attentats, que ce soit au niveau des sociétés ou des individus, et qui est l’une des causes des risques de disruption, provient de l’effet de surprise causé par l’attaque » (p. 51). Je note qu’il s’agit là d’une loi générale, valable en guerre classique comme irrégulière et antiterroriste : ici, la surprise pèse non sur le décideur militaire mais sur son commanditaire civil. Les bombardements de Londres en 1917 ont causé bien plus de panique que ceux de 1940, pourtant bien plus violents, massifs et destructeurs : mais alors, Churchill avait promis du sang et des larmes, les Londoniens n’ont donc pas été surpris, et le moral a, incroyablement, tenu. « La résilience britannique a tendu à augmenter » (p. 52). L’information joue donc un rôle déterminant, puisque c’est elle qui affaiblit la surprise, essentielle à l’action terroriste.

Joseph Henrotin consacre ensuite son troisième chapitre aux facteurs et surtout aux acteurs. Il évoque le couplage « acceptation/relativisation » qui doit éviter de surestimer la menace, pour éviter la paranoïa tendancielle de « nos sociétés de la peur, obsédées par l’élimination de l’incertitude et qui tendent à paramétrer des variables qui ne peuvent l’être » (p. 68). « La logique sécuritaire tend à éliminer toute source potentielle de risques de nos quotidiens, que ce risque soit médical, alimentaire, hygiénique, routier, aéronautique, militaire, social, éducationnel (sic) climatique ou autre (…). C’est, évidemment, l’illusion ultime de la modernité, peut-être le dernier feu de l’âge des Lumières et certainement la dernière poussée du positivisme » (p. 70).

Pour développer les résiliences (chapitre 4), l’auteur insiste sur le rôle des médias et de l’éducation. L’action des premiers est complexe et fréquemment ambiguë (p. 84), car cela pose « la question de la manipulation de l’information dans un contexte de résilience construite » (p. 87). Mais il faut faire attention : « bien souvent, ce que l’on nomme l’opinion publique n’est rien d’autre que les médias » (p. 89). Dès lors, l’auteur suggère une évolution de la trinité clausewitzienne, où les trois pôles seraient le gouvernement, les institutions de sécurité, et l’ensemble « population et médias » : « plus ils se rapprochent, plus le degré de résilience d’une entité donnée est important » (p. 90). Quant à l’enseignement, l’auteur remarque que « la résilience construite est une des formes stratégiques ayant le moins d’impact budgétaire (…). Or, la sécurité ne s’achète pas mais elle se conçoit et se perçoit » (p. 100).

Dans sa conclusion, J. Henrotin admet d’emblée : « le concept est imparfait ». Il revient donc sur la notion traditionnelle de moral : « si elle peut rejoindre la notion de moral, la résilience la précède » (p. 103). Parmi les défauts, « le rôle des cultures mériterait une attention plus soutenue », et « le concept de résilience implique une acceptation du risque (ou de la menace) qui peut sembler relever, du moins a priori, d’une certaine passivité alors que la sécurisation d’infrastructures est active ». Mais pour lui, c’est un champ de recherche qui est ouvert et qu’il s’agit de cultiver.

En conclusion, j’avouerai que je sors moins sceptique de ma lecture sinon convaincu par le concept de résilience. Je note que cette résilience s’attache à la « sécurité intérieure », qu’elle paraît contingente puisqu’adaptée au risque terroriste. Celui-ci constitua une « surprise stratégique » (autre invention du LB, d’ailleurs notée par J. Henrotin). Il paraît peu probable que nous soyons encore « surpris » par cette forme d’action. Pour autant, la résilience n’est-elle qu’un feu de paille ? Non, si l’on considère nos sociétés sous leur caractéristique d’être très organisées et réticulaires, cette complexité emportant avec elle des risques systémiques. En cela, ce livre nous permet d’élargir notre compréhension stratégique et il mérite d’être lu avec attention.

Référence : La résilience dans l’antiterrorisme, par Joseph Henrotin, Editions L’esprit du livre, Mars 2010

O. Kempf


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