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"L'amour nègre" de Jean-Michel Olivier

Publié le 15 novembre 2010 par Francisrichard

Le mot nègre figurant dans le titre du livre pourrait paraître un brin provocateur. Peut-être l'est-il, mais je ne le pense pas, sincèrement, même si ce qualificatif désuet, et aujourd'hui lourd de sens, peut au fond s'avérer vendeur... parce que tabou.

Pour en avoir fait mésusage et lui avoir finalement donné une connotation plus que péjorative, l'homme blanc est en effet totalement disqualifié pour employer ce mot, qui lui écorche maintenant les lèvres. Il en fait un véritable complexe et le considère comme un gros mot, qu'il refuse même d'entendre prononcer, fût-ce par ceux qu'il pourrait désigner ... 

Le narrateur du livre de Jean-Michel Olivier, publié aux Editions de Fallois/ L'Age d'Homme ici est justement un jeune noir, qui va revendiquer ce mot et tomber par moment dans l'autodérision quand il l'utilise pour parler de lui-même. Après tout, un célèbre et fin lettré, feu Léopold Sédar Senghor, naguère président du Sénégal et de surcroît Académicien français, ne parlait-il pas de négritude ? 

Au début de L'amour nègre, conte qui, par le ton et par le sujet, fait immanquablement penser au Candide de Voltaire, ce que ne manque pas de souligner la quatrième de couverture du livre, le héros, qui est heureux, et sera d'ailleurs "heureux partout", tout au long de l'histoire, en dépit des vicissitudes, s'appelle encore Moussa. Il a douze ans. Il habite un village d'Afrique. Il a un père et une ribambelle de mères :

"Dans mon village, les mères s'appellent les Reines. Elles sont libres et farouches. Elles ont souvent un mauvais caractère. Les hommes les vénèrent et les craignent. Ils doivent les honorer régulièrement. Les couvrir de cadeaux. Combler tous leurs caprices."

Un couple d'étrangers américains en visite au village vante les mérites de l'écran plat qui est, en Amérique, un signe extérieur de richesse et de ... puissance. Le père de Moussa, qui est aussi le chef de la tribu, veut en posséder un, comme un chef ... Il échange donc ce fils, choisi parmi son innombrable progéniture, contre un écran plat [sic !].

Matt et Dolorès Hanes, tous deux acteurs de cinéma à Hollywood, adoptent Moussa, qui va se prénommer désormais Adam et va vivre avec ses nouveaux parents à Los Angeles, pardon à L.A., et connaître là-bas la vie factice menée par un petit monde plein aux as, qui boit, qui se drogue, qui baise, qui soigne son image, qui disparaît derrière cette image, qui ne peut pas vivre sans psy, qui est en fait malheureux comme les pierres, englué dans l'abondance matérielle.

Dolorès a-t-elle bon coeur ou a-t-elle mauvaise conscience ? Toujours est-il que lors de ses déplacements à travers le monde, elle ne peut s'empêcher d'adopter une ribambelle d'enfants qu'elle ramène à l'hacienda californienne au grand dam de Matt, qui n'en demande pas tant.

Quand lors d'une sauterie, dans tous les sens du terme, un invité, aidé de deux comparses, tente de violer sa soeur Ming, adoptée comme lui, et qui appelle au secours, le sang d'Adam ne fait qu'un tour. Il se saisit de sa machette, qu'il garde toujours à portée de main, et il tranche la main du type juchée sur sa soeur, main qui vient à tort de sortir un flingue de sous le lit.

Adam, qui est déjà bien monté pour son âge, pousse son bambou un peu trop loin. Il fricote avec sa soeur Ming et arrive à la mettre en cloque. C'en est trop. Matt et Dolorès expédient Ming dans une école helvétique, au bord d'un lac, quoi de plus banal, et se débarrassent de l'encombrant jeune homme. Ils le confient à leur vieil ami, et néanmoins acteur, Jack Malone, connu communément pour être "le" type aux capsules de café. Qui vit sur une île de l'Océanie, Sainte Alice, dont il est propriétaire.

Jack semble mener une vie paisible, d'ours mal léché, loin des paillettes du monde. Il montre à Adam, que, dans la vie, il est d'autres occupations que de passer sa journée à regarder la télé ou à faire des jeux vidéo sur une console. Ils écoutent ensemble le bruit des vagues. Ils regardent les poèmes dans le ciel. Jack conseille même à Adam la lecture, qui fait rêver, et notamment celle des écrivains suisses. Les Suisses ?

Ils parlent quelle langue ?

- Le hic, c'est qu'ils en parlent plusieurs...

- Ils n'ont pas de langue propre ?

- Non. Ils parlent l'allemand, le français et l'italien, mais à leur manière...

- C'est-à-dire ?

- Ils inventent des mots, des expressions nouvelles... Ils tordent la langue pour en tirer quelque chose de très différent de la langue usuelle..

- Et les lecteurs comprennent ?

- Pas toujours. D'ailleurs, les Suisses ne se comprennent pas entre eux..."

Mais, quand on est une star, si vous n'allez pas aux journalistes, ce sont les journalistes qui viennent à vous. Une équipe de télévision vient donc pour tourner sur place le script d'une idylle qui a été convenue, moyennant espèces très sonnantes et très trébuchantes, entre Jack et Yasmine. Les deux tourtereaux cependant sont imprévisibles. Ils ne respectent pas le script. De plus Jack chasse l'équipe manu militari. Mal lui en prend. Un incendie se déclenche dans la propriété. Dans lequel il périt. Adam, accusé à tort du sinistre, ne doit son salut qu'à la fuite, à bord du hors-bord de Jack.

Avec cet esquif Adam échoue une semaine plus tard, en Asie, sur l'île de Maputa, la bien nommée, puisqu'elle est réputée pour son tourisme sexuel. Après quelques tribulations Adam rencontre Gladys, la femme d'un banquier suisse, qui y passe de chaudes vacances au soleil, qui n'a pas d'enfant, qui aimerait en avoir, qui trouve décidément ce jeune noir bien monté et décide d'en devenir la monture éphémère.

Les vacances de Gladys s'achèvent. En guise de cadeau d'adieu, ce qu'il ne sait pas encore, elle procure un passeport à croix blanche à son protégé. Adam devient Aimé Clerc :

"ça ne fait pas un peu bizarre pour un nègre ?

- Adam, on ne dit pas nègre...

- Je veux dire un Africain.

- No problem, dit Gladys, qui veut faire djeune."

En Europe, à Genève, les choses ne se passent pas comme espéré pour Adam, mais il aura accompli un périple sur tous les continents, ce qui est banal à l'heure de la globalisation et il aura conquis sa liberté de manière somme toute hétérodoxe. 

Partout Adam aura pu voir des femmes vêtues uniformément de minijupes et de tops griffés, juchées sur des chausssures à talons de vingt centimètres de haut, tout aussi griffées. Il aura pu contempler leurs corps remodelés, liposucés, siliconnés, et leur donner du plaisir avec son bambou toujours prêt. Il aura pu entendre les musiques anglo-saxonnes que le monde entier fredonne. Il aura pu avoir plusieurs pères et plusieurs mères, plusieurs frères et plusieurs soeurs, adoptés tout comme lui.  

Il aura aimé, été aimé, puis été rejeté à chaque fois. Devra-t-il rejeter à son tour ses éventuels rejetons ? Est-ce cela l'amour nègre ?

Francis Richard  


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