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la diagonale du vide

Publié le 22 novembre 2010 par Pjjp44
la diagonale du vide
"Je me souviens, cette année-là, au milieu de l'hiver, debout derrière la baie vitrée de la salle d'embarquement, les yeux noyés dans une aurore verte et rose où un avion décollait toutes les minutes, j'ai décidé de tout arrêter.Ne plus bouger. Ne plus partir. Surtout ne plus parler. Trouver au plus vite un endroit retiré. Avec du silence. De la lenteur. Peut-être un brin de tristesse. De préférence dans une région sauvage.Au moment où une voix suave, tombée de nulle part, invitait une dernière fois les passagers de mon vol à embarquer, j'ai franchi en sens inverse le portique de sécurité. Je suis passé discrètement devant la guérite de verre des douaniers. J'ai déchiré mon billet en petits morceaux que j'ai jetés dans une poubelle transparente. Je n'avais avec moi qu'un sac de voyage. Tant pis pour ma valise! Prisonnière de la soute, elle était condamnée à une impitoyable destruction par les démineurs, sur le béton du tarmac, sous le regard des passagers d'un vol très retardé par l'absence d'un homme, en temps de terreur. Traversant la zone d'enregistrement, j'ai eu l'impression que les voyageurs ressemblaient à des enveloppes froissées faites de chair lasse et d'étoffe terne. Ils étaient pressés et préoccupés. Leur petit bagage, qui trottinait derrière eux, avait bien du mal à les suivre.Je tenais à quitter les lieux avant que mon nom ne soit prononcé de façon accusatrice dans les hauts-parleurs: "M. Travenne...Le passager Travenne est prié de se présenter im-mè-dia-te-ment porte n°...Dernier appel..."Dehors, il faisait un froid glacial. Le ciel devenait peu à peu jaune pâle avec de longues traces sanglantes qui allaient en s'élargissant. On aurait dit qu'une énorme bête invisible grondait en lançant des coups de griffes au hasard. Des insectes géants dans le ciel, des taupes géantes sous la terre. Tout vrombissait et vibrait dans la jungle de béton et d'acier.Minuscule voyageur de l'aéroport Charles- de-Gaulle, je renonçais à un énième voyage en Extrême-Orient. Au moins le vingtième! En dix ans, douze ans, je ne sais plus. Tantôt Shanghai , tantôt Hong-Kong. Parfois Singapour. "Pour affaires", comme on dit, même si le fait d'être devenu un "homme d'affaires" me semblait toujours aussi incroyable et comique. J'étais un champion du décalage horaire. Un champion de l'attente et de la somnolence dans des fauteuils qui vous cassent les reins. Sur la terre comme en plein ciel. Un masque de tissu bleu ou blanc sur les yeux. Mais c'était fini. J'arrêtais pour de bon.Après avoir échappé au vacarme de l'aéroport, je suis passé en coup de vent au bureau afin d'annuler les commandes et les contrats en cours, et j'ai dicté quelques lettres de désengagement à envoyer à nos principaux clients. Quand j'ai annoncé à nos deux secrétaires que j'allais disparaître quelques temps, elles m'ont considéré avec gravité, sans demander d'explications, avec une sorte de respect apitoyé. Elles ont compris que quelque chose n'allait pas, qu'elles allaient se trouver très seules dans ce qui ressemblait à une dernière longueur. Tout en m'écoutant en silence, elles jetaient des coups d'oeil attristés dans la direction du bureau définitivement vide de Wolf, mon associé. Ces fidèles collaboratrices s'étaient toujours doutées qu'avec des pilotes dans notre genre il y avait des risques d'explosion en plein vol.Notre société, "Travenne & Wolf", spécialisée dans ce qu'on appelle le "design de luxe", nous l'avions créée vingt ans auparavant. Label français mais fabrication chinoise. Nous nous étions peu à peu consacrés à l'art de l'emballage sophistiqué: boîtes laquées, luxueux coffrets, écrins raffinés, dont je concevais les formes, avant de les faire fabriquer en Chine puis de les fournir, par dizaines ou centaines de milliers, à plusieurs marques renommées. Puisque tout s'emballe désormais. Puisque la plus médiocre marchandise se recroqueville au fond de ce qui l'enveloppe. Bientôt, il ne restera plus que des emballages. Et des professionnels du "packaging" comme on dit, contraints à renouveler sans fin les apparences des choses et des idées. .../..."
-Extrait de: "La Diagonale du Vide"- un roman de Pierre Péju- Editions Gallimard-
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