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Tout le monde n’a pas eu la chance d’avoir une femme journaliste

Publié le 22 novembre 2010 par Variae

On n'est jamais si sûr qu'une idée ou une idéologie a imprégné en profondeur une société, que quand elle en vient à se transformer en une pure et simple évidence, que plus personne n'ose ou ne songe à questionner. Exemple parmi d'autres : dans le cadre de la moralisation des rapports entre médias et politique, il semble désormais y avoir une règle automatique, dérivée de la fameuse " jurisprudence Anne Sinclair ", selon laquelle tout(e) journaliste dont le (la) conjoint(e) est une personnalité politique dotée de hautes responsabilités, devrait être mis(e), ou se mettre, sur la touche. Les cas d'application de cette règle étaient jusqu'ici limités à quelques configurations particulières, du type " ministre en exercice + journaliste TV de premier plan " ; la décision d'I>Télé ce jour d'évacuer de l'antenne Audrey Pulvar, coupable de relation sentimentale officieuse avec Arnaud Montebourg - lui-même inculpé, si l'on peut dire, de candidature à la candidature socialiste - marque un net durcissement de cette réglementation tacite, qui change à la fois de degré et de nature.

Tout le monde n’a pas eu la chance d’avoir une femme journaliste

Que dit I>Télé ? " Nous avons préféré arrêter l'émission [d'Audrey Pulvar] pour éviter toute forme de suspicion. J'ai une confiance totale en Audrey, son impartialité n'est pas remise en cause. Je pense que cela [poursuivre la présentation de l'émission] n'aurait pas été confortable pour elle, face à certains invités [...] C'est une mesure de prudence, d'éthique et de déontologie. A partir du moment où le rendez-vous Audrey Pulvar Soir est tourné vers la politique, il était difficile de maintenir l'émission avec une journaliste compagne d'un candidat déclaré à l'élection présidentielle ". Prudence, éthique, déontologie : les mots magiques sont lâchés. Pensez donc : dans une ère du soupçon médiatique, où les relations incestueuses et douteuses des organes de presse avec le(s) pouvoir(s) sont systématiquement dénoncées par une partie de l'opinion et de la classe politique, à une époque où les Schneidermann et autres Pierre Carles peuvent sévir en toute liberté sur Internet pour dénoncer les petits arrangements entre amis, l'affirmation d'une moralité à tout épreuve, et toute initiative permettant d'en attester, vaut plus cher que de belles pages de publicité bien remplies d'annonceurs. Il s'agit de rétablir la confiance du lectorat envers une presse et des médias qui, il est vrai, ont un don certain pour la mettre à rude épreuve. Mieux encore, invoquer ces valeurs éthiques permet d'empêcher tout débat, toute discussion sur leur emploi : si le débarquement d'Audrey Pulvar a été largement mentionné dans les médias, il semble pour le moment, à une seule exception près, tétaniser les commentateurs et le monde politique et médiatique.

Mais parce que l'éthique et la morale sont précisément devenues des valeurs d'affichage très bankable, voire un simple fond de commerce pour certains responsables politiques à qui elles tiennent lieu de programme ou d'idées, il est capital de s'arrêter un instant et de faire preuve d'une prudente circonspection quand ces termes sont prononcés, ou, pire, brandis en étendard. On commencera par remarquer une certaine dissonance dans les explications de la chaîne d'information, qui d'un côté parle de déontologie, et de l'autre affirme que l'impartialité de la journaliste n'est pas en cause ; il s'agirait juste de prévenir son potentiel inconfort, en cas d'interviews d'autres candidats. La placardisation comme mesure d'agrément ? Plus remarquable encore, alors que la jurisprudence Sinclair s'appliquait à des responsables de premier plan en exercice, on reproche ici à Montebourg une virtuelle accession à la fonction présidentielle, doublement virtuelle même, puisque le Monsieur Rénovation du PS n'est pas encore candidat, mais candidat à la candidature via les primaires. Autre virtualité encore, celle de la relation entre les deux pipoles, qui n'est même pas de l'ordre du mariage, mais du concubinage (?) supposé. Mais admettons. Admettons qu'I>Télé se soit décidé à atteindre des niveaux de zèle inédits (Valérie Trierweiler doit avoir quelques sueurs froides), au nom de l' éthique, de la déontologie et de la morale ; cette décision, et celles du même acabit qui la suivront à n'en pas douter, vont-elles réellement dans le sens d'un assainissement de la vie médiatico-publique ?

De même que le populisme se caractérise par sa référence quasi mystique à un peuple indéfini, le moralisme s'identifie par son appel à une morale (ou déontologie, éthique, etc.) entendue comme évidente, mais jamais détaillée, et qui ne connaît d'autre loi que celle du toujours plus - celui qui tape le plus fort sur la table, ou qui crie le plus bruyamment au loup, est plus moral que son voisin. Le rationnel s'incline alors devant l'émotionnel et les apparences. Appliquons à l'éviction d'Audrey Pulvar. La liaison sentimentale et reconnue entre responsable politique et journaliste est-elle contraire à l'éthique ? La suspicion est celle d'un biais dans le traitement de l'information, à savoir - on suppose - qu'il faudrait craindre que Madame donne un éclairage trop favorable à Monsieur, ou au contraire attaque et piège les adversaires de Monsieur quand elle les interviewe. Si c'est bien ce doute qui nourrit les jurisprudences à répétition, alors elles sont d'une grande naïveté. On peut même leur opposer une analyse inverse : Madame étant connue comme liée à Monsieur (les mises à l'écart opérées jusqu'ici n'ont eu pour victimes que des liaisons (re)connues), il est évident que l'attention des spectateurs est démultipliée sur son traitement de l'information, et encore plus quand l'information concerne Monsieur. Qui pourrait croire Anne Sinclair ou Audrey Pulvar assez sottes pour tordre manifestement, au vu et au su de centaines de milliers de téléspectateurs, leur journal télévisé en faveur de leur conjoint ? On pourrait même dire qu'une fois ce genre de liaisons rendues publiques, elles sont complètement neutralisées ; à la rigueur, on peut s'attendre alors à ce que les conjoint(e)s journalistes exagèrent même dans le sens inverse, pour donner des gages d'impartialité (la chose s'est déjà vue avec Estelle Denis sur M6, lors de la piteuse sortie des Bleus à l'Euro 2008, au sujet de Raymond Domenech). Ce qui ronge le journalisme, ce sont ses éventuels rapports occultes avec les pouvoirs ( politique, économique, etc.) ; ceux-ci ne se limitent nullement à des histoires de cœur ou de coucheries, et sont tout autant (si ce n'est plus) opérants. En outre, il est absurde d'attendre des journalistes (êtres humains parmi d'autres) qu'ils soient absolument indépendants et impartiaux, vierges de toute influence ou de toute appartenance à des réseaux ; l'objectivité n'est pas l'absence de déterminations subjectives, mais au contraire l'honnêteté quant à ces déterminations. Ou pour dire les choses plus simplement, l'essentiel n'est pas de vérifier si un journaliste a des inclinations personnelles (qu'elles soient idéologiques, sentimentales, politiques ...), mais de savoir s'il les camoufle pour donner une fausse impression de neutralité, ou s'il les assume honnêtement.

Si l'on considère froidement ces éléments, on peut en venir à voir l'acte d'I>Télé non plus comme une décision courageuse ou exemplaire, mais comme une manipulation médiatique soigneusement orchestrée, à but autopromotionnel. Quand la chaîne d'information évince une journaliste en vue au nom de l'éthique, elle dit subliminalement deux choses ; d'une part, regardez comme je respecte la déontologie ; d'autre part, ne voyez pas de relations d'influence entre pouvoir et médias ailleurs que dans cette configuration conjugale,qui reste tout de même exceptionnell e. Un coup, je me mets en valeur, un autre coup, je m'exonère. Chapeau les artistes !

Il est donc essentiel de discuter cette décision, plutôt que de se limiter à quelques timides réserves exprimées par les principaux intéressés. Et d'appeler les choses par leur nom. La morale n'est pas l'affichage de la morale ; on peut comprendre que la vision d'un président de la République (ou d'un ministre important) interviewé par son conjoint peut perturber les citoyens, sans remettre en cause la qualité de l'information elle-même - mais alors, disons-le simplement, et n'allons pas parler de déontologie et d'éthique, qui sont tout autre chose. Quelques vraies questions de déontologie, au contraire : qui finance I>Télé, et comment ? Quelle liberté est accordée par la chaîne à ses journalistes, quel degré de contrôle éditorial ? En quelle mesure fait-elle un vrai travail d'information et non seulement de commentaire superficiel de l'écume de l'actualité ? Pourquoi a-t-elle donné une tribune régulière à Robert Ménard, qui vient apporter un contrepoint que l'on qualifiera de douteux, pour rester poli, aux journaux télévisés de la chaîne ? Enfin, qu'est-ce qui est le moins déontologique, une (tiens !) journaliste noire ( re-tiens !) maquée à un très hypothétique candidat à l'Élysée, ou le fait de s'engager dans la course au populisme rance avec un super- Zemmour conspirationniste ?

Romain Pigenel


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