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Chapite 5 : une vie d'expatriés

Publié le 07 décembre 2010 par Mpbernet

AbidjanNous embarquons pour Abidjan, après une escale par Alger pour aller voir Guy et Marie-Louise. Nous sommes très bien accueillis par les « copains » de Pierre.

Je découvre que Pierre possède trois voitures, mais qu’il roule en taxi. Les « copains » se servent de ses véhicules. Cela cessera rapidement, et me vaudra d’être cataloguée comme « la panthère à Briot ». Le propriétaire de la maison que Pierre avait retenue pour nous l’a louée à un autre, nous nous retrouvons à l’hôtel pendant huit jours, puis emménageons dans un studio jusqu’au 1er septembre.

Enfin, la « Villa Nicole » où nous resterons jusqu’à notre retour en France.

Nous entrons dans nos murs un samedi. Le soir même, nous voyons arriver un grand Africain métis, Léon N’Guetta, qui nous dit être notre voisin en face de l’autre côté de la rue et nous souhaite la bienvenue. Il vient nous inviter au baptême de son fils, son quatrième enfant, pour le lendemain. Les N’Guetta auront dix enfants. Comme ils sont métis tous les deux, leurs enfants sont de toutes les nuances, du très noir chez l’aînée Hortense au très clair.

Léon est directeur d’une entreprise de bâtiment et Suzanne sa femme, contrôleur des PTT. C’est le début d’une amitié indéfectible. Pierre et moi sommes parrain et marraine de leur cinquième enfant. Notre quartier est neuf. Il n’y a pas encore de courant. Pierre se débrouille pour obtenir un raccordement provisoire. Il travaille beaucoup et rapidement, je me mets à lui servir de secrétaire et surtout, à m’occuper du recouvrement des factures, pas toujours facile….

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Je ne perds pas la Croix-Rouge de vue. La Présidence de la Croix-Rouge de Côte d’Ivoire est Madame Messmer, l’épouse du Gouverneur. Je lui demande un rendez-vous. Nous sympathisons et décidons de lancer le secourisme. C’est ainsi que je deviens la « Maman du secourisme » en Afrique noire. En plus des sessions de base, je réalise des sessions de monitorat. Je viens en France, au Congrès Secouriste de Rennes en 1954, flanquée de trois moniteurs secouristes Noirs.

Nous nous faisons de nouveaux amis : les Bobet, André était originaire de Doué-La-Fontaine et Nénette du Poitou. Avec Nénette, nous formons rapidement une paire d’amies. Chez les Bobet, nous faisons connaissance avec Jean Leclerq et de sa première épouse. En 1957, nous rentrons en congé en France. Je rentre en avant-garde par Bordeaux où Papa est venu m’attendre. Au congé de 1958, nous achetons notre maison de la rue Boileau. Je rentre après Pierre pour m’occuper du déménagement.

Nous nous plaisons bien en Afrique où nous avons tissé un solide réseau d’amis. Nous sortons et recevons beaucoup. L’affaire de Pierre tourne très bien. Il travaille de plus en plus. Nous prenons une secrétaire à mi-temps, puis, la villa voisine de la nôtre s’étant libérée, nous la louons pour y installer les bureaux. Celui de Pierre, avec la secrétaire, le petit matériel. Pierre bâtit un atelier.

Le temps passe. J’ai quelques petits ennuis de santé : ma vésicule s’agite et déclenche des crises atroces de névralgies faciales. On parle d’opération mais cela se résoudra par neuf cures, neuf années de suite, au Boulou. Car je rentre trois mois par an en France, Pierre ne pouvant difficilement s’absenter plus d’un mois. Il a bien deux chefs de chantiers européens, mais la présence du patron est nécessaire.

Nous visitons la Côte d’Ivoire en long et en large, Pierre a souvent des chantiers en brousse où il lui arrive des aventures plus ou moins cocasses.

L’indépendance arrive. Avant, il y a eu la fameuse tournée du Général de Gaulle en Afrique et divers événements que je vais raconter maintenant.

Lors de notre mariage, nous avions Pierre et moi 33 et 35 ans. Difficile de faire cohabiter deux personnalités aussi affirmées. Pierre avait subi l’internement à Miranda d’où il conservait une attitude psychologique particulière et chacun sait que je ne suis pas particulièrement facile, facile…

Un jour, Pierre balance une tasse de café à travers le salon. J’attrape la soucoupe et lui fais prendre le même chemin. Problème réglé définitivement….Il a donc fallu composer. Heureusement, je connaissais la difficulté des anciens internés à s’adapter. Après quelques heurts, tout est rentré dans l’ordre et nous avons finalement, jusqu’à la retraite, formé un couple harmonieux dont le seul regret fut l’absence d’enfant, dont nous n’avons connu la cause que bien plus tard, en 1989, lors du cancer de Pierre : nos groupes sanguins étaient incompatibles.

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Notre vie se partage entre l’Entreprise et la Croix-Rouge.

Arrive en 1956 je crois ; l’inauguration du Pont d’Abidjan. Entre le Sud et le Nord, au-dessus de la lagune, existait auparavant un pont de bateaux avec le train au milieu, « le rêve aux heures de pointe ». On inaugure un magnifique pont en béton. Le Gouvernement français a délégué Gaston Monnerville, président du Sénat, Félix Houphouët-Boigny est Ministre de la Santé, si bien que les Ivoiriens sont persuadés que les Africains gouvernent la France. Les fêtes sont extraordinaires : danses, grands chefs coutumiers avec leurs costumes fantastiques, danseurs de toutes ethnies – il y en a 49 en Côte d’Ivoire, qui ne se comprennent qu’en parlant le français - j’en conserve dans le tiroirs des photos formidables, peut-être aurai-je le temps un jour de les trier ?

En 1957, je reçois un coup de téléphone du premier vice-président des Sociétés de Croix-Rouge qui vient de débarquer à Abidjan, et personne ne s’occupe de lui. Il s’appelait Nedin About, était Turc et très gentil. Le Comité d’Abidjan étant encore CRF, je le prends en charge et, chacun connaissant le sens de l’hospitalité de Pierre, nous faisons de notre mieux.

Cette même année, à la Croix-Rouge, je monte une session de formation de moniteurs de secourisme. Paris m’envoie un médecin moniteur national pour l’examen. Avec mon amie directrice du Jardin d’Enfants Croix-Rouge, nous allons l’accueillir à l’aéroport où nous voyons débarquer Jacques Culu, 1,95m. Nous attendions bêtement un « petit gars ». Comme il avait envie de visiter le pays, nous lui prêtons ma « 4 chevaux » : il fallait le voir se plier pour parvenir à y entrer et autant pour en sortir….. Nous avons travaillé ensemble avec beaucoup de plaisir.

1958 : un lundi matin vers les 6 heures, mais dès le dimanche nous nous rendions compte que des troubles se préparaient, coup de fil à la maison : généralement à cette heure, c’était pour Pierre. Il va répondre, mais revient en me disant :

-C’est le Gouvernement général pour toi !

-Madame Briot, nous avons 15000 réfugiés sur le port bananier, que peut faire la Croix-Rouge ?

-Je viens ! J’enfile ma blouse, prends ma trousse de secours et pars.

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Qui n’a pas vu un camp de réfugiés Africain n’a rien vu. Je ne suis pas facile à épater, mais ça….Le problème était ce qu’on appelle pudiquement des « incidents inter-raciaux ». Autrement dit : les Ivoiriens flanquaient à la porte leurs voisins très violemment – avec morts et blessés.

Dieu merci, je mets la main sur mes meilleurs secouristes qui étaient soit Togolais, soit Dahoméens (aujourd’hui Béninois). Les Pères arrivent en même temps que moi. Dans le chaos, avec un Directeur des Affaires Sociales qui, sorti de ses dossiers, est absolument perdu, nous tenons rapidement une « Conférence au Sommet » entre les Missionnaires, la CRF (moi) et le représentant du Gouvernement général. Les Pères prennent la cantine en charge, la CRF l’infirmerie, le Gouvernement général nous fournissant les Bons d’Achat.

A midi, les choses étant organisées, un « petit marché africain » s’était mis en place. Les plus riches regagnèrent leur pays d’origine par avion, ceux qui étaient un peu moins fortunés par bateau, et les pauvres bougres attendent l’aide de la France. Comme d’habitude. La plaisanterie durant presque six mois, j’allai tous les matins au port bananier pour distribuer les médicaments essentiels. Je dois dire que dans sa vie pourtant longue, les trois événements qui m’ont le plus fortement marquée furent, dans l’ordre chronologique : les bombardements de Nantes (1943), le Rapatriement en Allemagne (1945) et les Réfugiés du Port bananier (1958).

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Le temps coule et nous arrivons à 1959 et à la visite historique du Général De Gaulle en Afrique. J’ai oublié son itinéraire mais je sais qu’il est passé par la Côte d’Ivoire avant la Guinée (Conakry), ce qui a déclenché la rage de Sekou Touré et sa sécession de l’Union Française.

Le Général vient donc à Abidjan fin août. Nous étions en France et rentrés seulement deux jours avant son arrivée, tous nos « amis » espérant que nous ne serions pas arrivés à temps, car les invitations étaient rares. Dans notre entourage, chacun savait que nous en recevions deux, une pour Pierre comme vice-président de l’Association des Déportés et Internés et moi comme Représentants de la Croix-Rouge.

A la plus importante des réceptions, je me suis mise en uniforme et le Général m’a dit :

-Madame, je reconnais votre uniforme, je vous félicite de représenter la Croix-Rouge outre-mer !

Je me sens grandir d’au moins deux centimètres….

L’Indépendance ne change pas grand-chose pour nous. Nous nous trouvons gratifiés de la double nationalité, ce qui fait que nous votons à La Roche par procuration (grâce à Papa et à Yves) et à Abidjan.

Les troubles se déclarent au Congo ex-belge. Nous nous sentons danser sur un volcan. André François-Poncet, Président de la Croix-Rouge Française, m’avise qu’il a décidé, en accord avec le Quai d’Orsay, de m’accréditer auprès du Haut Commissaire de France pour assurer, si besoin est, l’évacuation des Français de Côte d’Ivoire. Je ne peux qu’accepter. Mais je pose tout de même la condition que Pierre soit lui aussi protégé par le statut diplomatique. Heureusement, les choses se sont bien passées pour nous et nous n’avons pas à faire face à cette situation.

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Les événements se calment. Nous touchons un nouvel ambassadeur : Raphaël Leygues. Joséphine Baker vient en visite. Comme le Président de l’Association des Déportés et Internés est en vacances en Europe, voilà Pierre investi pour la recevoir et surtout chargé de faire un petit discours à la grande réception prévue à l’Ambassade de France. Pas facile ! Nous nous attelons à cette tâche. Le Président Chenal avait laissé un canevas sur lequel je fais un laïus court que je fais répéter à Pierre. Il s’en tire très bien et finalement a droit à la bise de Joséphine.

En janvier 1963, Pierre a un accident de voiture. Un taxi-brousse lui est rentré dedans de plein fouet, son siège est passé à l’arrière…Mais il avait rendez-vous chez un confrère, s’occupe lui-même de faire rapatrier l’épave et part pour son rendez-vous. Je ne sais encore rien. Le directeur de la SAFIE où il devait se rendre me téléphone, me demandant s’il était bien rentré car Pierre s’est évanoui dans son bureau, il l’a fait reconduire à la maison.

Je vois arriver Pierre, un peu pâle, disant qu’il va très bien. A la maison, un collaborateur de l’EECI (Energie Electrique de Côte d’Ivoire) l’attendait pour une réunion. Je l’expédie avec Pierre chez le médecin en passant par la radio. Ils reviennent : trauma crânien et deux côtes cassées. Pierre refuse de s’arrêter. Le traumatisme se résorbe très vite, mais les côtes le font beaucoup souffrir.

A force de parlottes et de rouspétances, je parviens à le décider à avancer nos vacances et nous rentrons en France fin mars. L’entreprise est confiée aux deux chefs de chantiers et sera supervisée par un ami très sur. Nous rentrons par bateau : onze jours de croisière dans des conditions exceptionnelles puisque sur le bateau, nous bénéficions des mêmes privilèges conférés par sa pension militaire que pour le train. Nous voyageons donc en cabine de luxe.

Nous accostons en France début avril. Nous commençons avec Papa à prospecter les maisons à Noirmoutier – influence du cousin Lucien. Pierre se rétablit complètement et repart vers le 10 juillet. Comme d’habitude, je reste pour tout ranger et mettre la maison en attente. Je dois quitter La Roche au matin du lundi 22 juillet. Le dimanche, avec Papa et Yves, nous avons fait une grande promenade en voiture. Peugeot doit venir le lendemain la mettre sur cales.

Vers 22 heures, Yves m’appelle : Papa étouffe et a très mal à la poitrine. Nous l’hospitalisons dans la nuit, mais j’ai déjà compris. J’annule mon départ. Papa nous quitte le lendemain vers 16 heures, très calmement. C’est plus difficile que pour Maman. Brusquement, je me sens définitivement adulte, et m’inquiète beaucoup pour Yves. J’accomplis mon devoir de sœur aînée, mais lorsque je repars huit jours plus tard, je reste préoccupée de le savoir tout seul. Guy, lui, a son métier d’officier parachutiste et, pendant six ou sept mois, j’écrirai tous les jours au « petit ». Ainsi avons-nous évité une troisième dépression.

La succession de Papa ne suscite pas de commentaires, l’essentiel a été préservé.

 Je me bats pendant dix ans à propos du terrain légué par ma Tante Rosalie, confié à un promoteur véreux pour y édifier une résidence dénommée « le Val d’Yon ». C’est là que j’apprécie d’avoir fait des études juridiques. Face à un escroc, j’ai réussi à prouver notre bonne foi et lui ai fait mordre la poussière. Lorsque je le rencontre par hasard, on dirait qu’il préfèrerait croiser le diable…

En 1964, nous achetons « Ben Aise » notre petite maison de pêcheur à Noirmoutier. Le 11 novembre est une date mémorable s’il en fut : Pierre arrête de fumer ! Jusque là, il nous était possible, en regardant des photos, de savoir à quel moment de la journée elle avait été prise. Avant midi : la cigarette, après, la pipe !

Donc, ce 11 novembre 1964 à 8 heures du matin. Petit déjeuner des Anciens Combattants au Centre Militaire français de Port Bouet : pastis-martini. A 10 heures, aux Anciens Combattants africains, avec dépôt de gerbes au Monument aux Morts et vin d’honneur. L’Ambassadeur de France Jacques Raphaël-Leygues propose que les anciens combattants français prennent dans leurs voitures les anciens combattants africains, et en route pour l’Ambassade  pour un apéritif impromptu. L’ambassadeur a dû le regretter car toutes les coupelles en métal argenté contenant les amuse-gueules sont parties avec les invités …

A 13 heures, nous déjeunons chez des amis. Courte sieste, puis nous nous retrouvons sur le pont du « Leclerc » ancré au port pour un dîner. Vers deux heures du matin, au bas de l’échelle de coupée, Pierre me tend les clés de la voiture et me demande de conduire. Les amis qui étaient avec nous sont sortis, eux, vers 6 heures, par le sabord des cuisines car le paquebot déhalait…

Le lendemain matin réveil à 6 h 45, ponctuellement, je dis à Pierre : « Lève-toi ! » Il a rendez-vous au port pour un gros marché à conclure pour 200 climatiseurs. Il m’envoie sur les roses et demande du Vittel. Une demi-heure plus tard, je récidive. Finalement, il se lève, se douche, se rase, sort comme une bombe et prend sa voiture. Entre-temps, je distribue le reste de ses rendez-vous aux chefs de chantiers. Vers 9 heures, retour du Chef. « Donne-moi du Vittel et fiche moi la paix ! »

Effectivement, il a bu du Vittel jusqu’au lendemain, et n’a plus jamais touché une cigarette. Bien après, il m’a avoué que lorsqu’il alluma sa première cigarette du matin, elle lui était apparue infecte. Formidable cure de désintoxication !

Un jour, un ouvrier revêtu de son casque et de ses gants de protection, mais qui avait oublié ses chaussures, prend un coup de jus sur un poteau, tombe et meurt. Histoires sans fin. Pierre fait le nécessaire pour les funérailles. Je me rends dix fois à l’Inspection du Travail et, enfin, je suis convoquée chez le Directeur de la Main d’œuvre, ivoirien bien entendu. Il me demande :

-Quand votre ouvrier reprend-il le travail ?

-Il est mort, Monsieur le Directeur…

-C’est très grave !

Je me demande ce qui va nous arriver…Le Directeur consulte alors le dossier..

-C’était un voltaïque ?

-Oui, Monsieur le Directeur…

-Mais alors, tout est terminé. C’est sans importance !

Et il paraît que ce sont les blancs qui sont racistes….

à suivre.....
 

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