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Nonna Mayer : « L’avenir du FN dépendra de sa capacité à faire peau neuve »

Publié le 10 décembre 2010 par Delits

Dans un peu moins de deux mois, le Front National tiendra à Tours le congrès qui devra décider de son nouveau chef. Celui ou celle qui reprendra la flamme devra assumer l’héritage du parti, celui de son fondateur et de cette extrême-droite française établie depuis plus de deux siècles en France. Afin d’identifier les enjeux de ce congrès et l’état du parti à la veille de ce jour historique, Délits d’Opinion a rencontré Nonna Mayer, chercheuse au Centre d’études européennes (CEE) de Sciences Po, enseignante à l’IEP de Paris et spécialiste de l’extrême-droite.

Délits d’Opinion : Si le remaniement ministériel a confirmé la fin de l’ouverture à gauche et au centre, il n’a pas donné lieu à une ouverture très à droite. La tendance que l’on observe dans de nombreux pays européens qui démontre une intégration progressive des partis extrémistes au sein des gouvernements est-elle envisageable pour le Front National en France ?

Nonna Mayer : Si vous entendez par là l’entrée du Front national au gouvernement, ce scénario ne me semble pas envisageable en France dans l’état actuel des choses. Depuis la fin des années 80 la stratégie officielle de la droite modérée est celle du « cordon sanitaire » : pas d’alliance avec l’extrême droite. Même si localement il y a eu des dérapages, notamment en 1998 quand quatre présidents de région UDF sont élus grâce aux voix du FN, même si périodiquement s’élèvent des voix pour passer outre, comme aujourd’hui celle de Christian Vanneste, député UMP du Nord, et de Xavier Lemoine maire UMP de Montfermeil, l’ostracisme est de rigueur. D’ailleurs si l’on en croit le sondage effectué par BVA pour Canal Plus fin septembre,  81% des Français se prononcent contre l’entrée d’une personnalité du FN au gouvernement, même chez  les sympathisants de l’UMP (76%).

Quant à la notion d’une « intégration progressive des partis extrémistes » au sein des gouvernements européens, elle est à nuancer, en tout cas en Europe de l’Ouest. Pour les droites associées d’une manière ou d’une autre à la Seconde guerre mondiale, à « ce passé qui ne passe pas », comme le Vlaams Belang flamand ou le FN français, dont le leader considère toujours les chambres à gaz comme « un point de détail de l’histoire de la Seconde guerre mondiale », la politique du cordon sanitaire prévaut, sauf exception.

Si le parti héritier du fascisme,  le Mouvement social italien, intègre en 1994 le gouvernement de  Silvio Berlusconi, c’est à la faveur de l’effondrement du système politique italien. Mais devenu l’Alliance nationale après le Congrès de Fiuggi (1995), le parti répudie progressivement l’héritage fasciste. Aujourd’hui c’est un parti de gouvernement, nettement plus modéré que la Ligue du Nord, avec un électorat de centre droit qui ne se différencie guère de celui de Silvio Berlusconi. Quand au Parti de la liberté autrichien (FPÖ), aujourd’hui dans l’opposition, il fait certes alliance avec les conservateurs après les élections de 1999 et entre au gouvernement en 2000, provoquant la mise sous surveillance de l’Autriche par l’Union européenne. Mais si le leader du FPÖ à l’époque, Jörg Haider, fait scandale en déclarant par exemple que la politique de l’emploi du IIIème Reich était plus efficace que celle du gouvernement de Vienne, le parti qu’il reprend en 1986 appartient à la droite parlementaire, il a été plusieurs fois au gouvernement. Ce n’est pas le même cas de figure que le FN, issu du rassemblement de toutes les composantes d’une extrême droite française exclue du pouvoir depuis la Libération pour fait de collaboration, qu’il entend précisément réintégrer dans le jeu parlementaire.

A contrario, les droites qui ont le vent en poupe aujourd’hui, comme  le Parti du peuple danois, le Parti du progrès norvégien, celui des Vrais finlandais, l’UDC suisse, le parti de Pim Fortuyn puis de Geert Wilders en Hollande, les nationalistes de la Nouvelle Alliance Flamande (NVA) en Belgique,  ou encore la Ligue du Nord italienne, n’ont aucun lien avec le passé fasciste ou nazi. Si elles partagent le même discours nationaliste, populiste et xénophobe, et tout particulièrement anti- Islam, que les précédentes, elles ne s’inscrivent pas dans la même tradition politique. Et l’avenir du FN dépendra précisément de sa capacité à faire peau neuve, du choix que feront les militants au prochain Congrès, celui de la tradition avec Bruno Gollnisch ou de la rénovation avec Marine Le Pen.

Délits d’Opinion : Le 15 janvier prochain, le FN tiendra son congrès le plus important depuis la fondation du parti par Jean-Marie Le Pen il y a plus d’un demi-siècle. Quels sont les enjeux réels de ce congrès ? Un scénario du type « scission décembre 1998 » peut-il se reproduire ?

Nonna Mayer : L’enjeu du congrès qui se tiendra à Tours du 15 au 16 janvier prochain est la succession de Jean-Marie Le Pen, né en 1928, aux commandes depuis 1972, et au delà, celui de l’avenir politique de cette formation, sur lequel les deux prétendants à la succession sont en désaccord. Bruno Gollnisch vise d’abord à réintégrer toutes les composantes de la famille nationaliste française y compris les moins fréquentables, cercles intégristes, négationnistes ou nostalgiques de Pétain. Il a le soutien des catholique traditionalistes, des franges dures comme  l’Oeuvre française ou Jeune Nation, des « félons » qui hier avaient soutenu la scission mégrétiste. Marine Le Pen, elle, vise plutôt à élargir l’assise électorale du parti au delà de ses soutiens naturels, faire du FN « le pôle de rassemblement du peuple français tout entier », un peu dans la ligne qui était hier défendue par Bruno Mégret.  Mais je ne pense pas qu’une scission de même ampleur qu’en 1998 soit en vue, ne serait-ce que parce que les opposants les plus déterminés à Le Pen sont déjà partis, tels Carl Lang, Jean-Claude Martinez ou Bernard Antony.

Et même s’il ne faut pas sous-estimer la force des réseaux sur lesquels s’appuie Bruno Gollnisch, notamment ceux de la presse amie (Minute, Rivarol, Présent), sa rivale a de solides atouts. Plus jeune que lui de vingt ans, meilleure oratrice, militante de terrain comme on a pu le voir lors des municipales partielles à Hénin Beaumont, auréolée de ses succès aux dernières régionales et aux européennes, elle est bien plus populaire. Si l’on en croit un sondage effectué par Tns-Sofres Logica pour Le Monde et France 2, en janvier 2010,  aux yeux des Français, Marine Le Pen est « la personnalité qui incarne le mieux le Front National aujourd’hui » (39% de citations), avant même son père (30% de citations), Bruno Gollnisch ne recueillant, lui, que 4% des citations.  Et dans le baromètre CSA pour LCP-AN elle est créditée de 13 % des intentions de vote pour le premier tour du scrutin présidentiel de 2012, soit une proportion largement supérieure à  celle qu’obtenait son père lors de l’élection de 2002. Enfin les outrances de la campagne menée contre elle par les supporters de Bruno Gollnisch, notamment  par le directeur de Rivarol, Jérôme Bourbon, la traitant de « gourgandine sans foi ni loi », vendue aux « médias juifs», et qui aurait  « parfaitement fait siennes les deux religions officielles de la Ve République, l’avortement et la Shoah » (site internet e-deo), pourraient jouer en sa faveur.

 

Délits d’Opinion : La normalisation que Marine Le Pen est en train de réaliser est-elle la voie à suivre pour mieux installer le parti sur l’échiquier politique français ?

Nonna Mayer : Tout dépend ce que vous entendez par normalisation. Marine Le Pen proclame ouvertement son objectif de « déringardiser » le parti, de l’ancrer dans le présent, de le débarrasser de ses références antisémites. Elle dit « comprendre » les femmes qui avortent et ne pas vouloir revenir sur la loi Veil. Elle a incontestablement adouci l’image du FN. Selon le même sondage TNS-Sofres de janvier, 36% des Français la voient comme la représentante  « d’une droite patriote et attachée aux valeurs traditionnelles » contre 43% comme celle « d’une extrême-droite nationaliste et xénophobe », alors que pour son père les proportions respectives sont de 28% et 65%. Mais sur les fondamentaux du parti, c’est-à-dire la préférence nationale, que son père résumait dès 1984 dans la formule devenue célèbre « j’aime mieux mes filles que mes nièces, mes nièces que mes cousines, mes cousines que mes voisines. Il en est de même en politique, j’aime mieux les Français », il n’y a pas de différence entre elle, son père et Bruno Gollnisch. Or la préférence nationale, que ce soit en matière d’emploi, de logement ou de prestations sociales, est inconstitutionnelle parce que contraire au principe d’égalité. Et ses propos récents en faveur de la peine de mort pour les trafiquants de drogue, contre le port du foulard islamique ou contre les boucheries halal, ne semblent pas vraiment des signes de « normalisation ».

Nonna Mayer : « L’avenir du FN dépendra de sa capacité à faire peau neuve »

 

Délits d’Opinion : En 2002, au lendemain du tremblement de terre du 21 avril vous aviez décrit  l’électorat du FN (Ces Français qui votent Le Pen). Celui-ci a-t-il déjà changé et est-il appelé à se transformer si c’est Marine qui prend la tête du parti ?

Nonna Mayer : La notion « d’électorat » est trompeuse,  elle suggère une continuité dans le temps qui n’existe pas réellement. D’un scrutin à l’autre, ce ne sont jamais exactement les mêmes individus qui vont voter, compte tenu du renouvellement démographique, de l’abstention différentielle, et du contexte politique. Son centre de gravité se déplace d’un scrutin à l’autre, selon le contexte. Lors des élections européennes de 1984, la percée du FN dans les milieux de patrons et de cadres reflète la radicalisation d’un électorat de droite exaspéré par l’arrivée des « socialo-communistes » au pouvoir, qui juge la candidature de Simone Veil trop modérée. Entre 1986 et 1988, c’est chez les petits commerçants et artisans, la fraction la plus populaire de l’électorat de droite, que Le Pen fait ses meilleurs scores.  En 1995 sa progression chez les employés et les ouvriers, où il arrive en tête, reflète leur déception à l’égard de la gauche. En 2002, le résultat sans précédent du leader du FN se joue essentiellement sur l’enjeu sécuritaire qui lui attire un surplus d’électeurs chez les agriculteurs et les ruraux. Et ses revers en 2007 tiennent à l’attraction exercée par Nicolas Sarkozy sur un gros quart de son électorat de 2002, principalement celui des petits indépendants, les ouvriers lui restant plus fidèles.

On note toutefois deux constantes, à partir de 1984. Quelle que soit l’élection, Le Pen réussit mieux chez les électeurs moins instruits, plus réceptifs à un discours qui fait des immigrés la cause de tous les problèmes et prône la manière forte pour les résoudre, même s’il touche également des cadres et des diplômés du supérieur. Et la violence verbale et physique qui l’entoure, tout comme l’image traditionnelle de la femme qu’il véhicule, font toujours plus recette chez les hommes que chez les femmes.

En revanche si c’est Marine Le Pen qui est élue à la tête du parti en janvier, elle pourrait peut être accroître l’audience du FN chez les électrices, justement parce que c’est une femme, jeune, aux positions moins traditionalistes. Il ne faut évidemment pas prendre au pied de la lettre des intentions de vote en sa faveur à un an et demi de l’échéance présidentielle, elles indiquent au mieux une proximité politique. Comparées aux votes antérieurs pour Jean Marie Le Pen, elles montrent toutefois que si « la fille du chef » attire socialement le même type d’électeurs que son père, faisant de meilleurs scores potentiels chez les ouvriers et les petits patrons, elle a une bien meilleure audience chez les femmes, celles-ci étant même plus nombreuses que les hommes à dire qu’elles voteraient pour elle.

Propos recueillis par Raphaël Leclerc


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