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Ça continue ? Oui, Saba, on continue ! par Louisa Musso

Publié le 14 décembre 2010 par Balatmichel

Ça continue ? Oui, Saba, on continue !

Sans doute n'est-ce pas par hasard si elle est la première patiente que j'ai vraiment aperçue dans le pavillon à mon arrivée dans ce service ! Son doigt semblait tracer une ligne imaginaire le long du mur, peut-être son corps apparaissait-il dans cette continuité ?

Deux billes bleues se cachent derrière un rideau de cheveux blonds pourtant régulièrement coupés parce que jamais coiffables.

Le nez, droit, descend vers une bouche dont la lèvre inférieure est mutilée, orifice dévorée de moitié dans un temps d'angoisse passé. Réel du corps non bordé par le symbolique mais comme invaginé, Moebius condamné à une bande unilatère, sans coupure, sans dessus dessous. J'aperçois le trou, inscrit dans le Réel, dans le bord de ses lèvres.

Yeux, nez, bouche sont encadrés par deux joues rondes d'une blancheur diaphane, comme si tous les vaisseaux sanguins afférents à cette surface avaient été fermés.

Dos, mains, bras, ventre, jambes, tout est d'une douce rondeur par ailleurs. Pourtant, il m'a été conté qu'à son arrivée, du haut de ses 19ans, dans ce corps tout juste adolescent, elle était fluette, timide et calme, ne faisant part à aucun moment, durant ses deux premières hospitalisations, de l'horreur violente qui l'habitait.

Sa voix est celle d'une enfant qui demande, appelle ou pleure, mais qui peut aussi exiger ou insulter dans des tonalités plus graves dès que surgit l'angoisse du morcellement. Ses seins se dessinent sous son vêtement, pas question de mettre un soutien-gorge !

Est-ce une entrave, s'y sent-elle engoncée ou pense-t-elle que c'est une parure réservée aux femmes ?

De fait, elle est d'ailleurs, la plupart du temps, vêtue comme une enfant et souvent tachée : T-shirt, caleçon très fluide jusqu'à mi-mollets, sandales ou chaussettes dans des tennis l'hiver. Fermer une veste est une souffrance pour elle, à moins qu'on ne l'y aide avec insistance. Sa main droite est réservée au port d'un sac visiblement rempli à l'extrême.

Voilà 4 ans que nous faisons la route ensemble, chaque jour nous nous rencontrons et parfois plusieurs fois par jour.

J'ai été prise dans le bain de ses cris en entrant pour la première fois au pavillon 4.

Plaquée contre le mur, elle hurlait et se frappait le visage à coups de poing.

Que dire face à cette souffrance ? Je n'ai pas su !

Elle m'a été parlée en réunion.

Le lendemain, je lui ai adressé un prudent :

« Bonjour Mademoiselle »

Auquel elle a bien voulu répondre :

« Casse-toi connasse ! »

Je me suis cassée, contente d'avoir pu obtenir la confirmation que j'avais, au moins, frôlé sa bulle, au plus, j'allais devoir m'y coller !

Il nous a fallu le temps de nous apprivoiser.

(…)


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