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Réflexion (légère) sur le bistrot

Publié le 14 décembre 2010 par Pierre

Les faits

Samedi soir, vers 18h30, j’étais dans mon café de quartier du 20eme arrondissement de Paris, à faire ma grille de Loto Foot pour espérer toucher le pactole. Ce petit troquet répond à toutes les demandes de clients car en plus de servir des boissons, il fait Tabac, Rapido, PMU et propose une confortable arrière-salle avec sièges en sky et petits boxs intimes… Le service est impeccable et efficace, notons que le bar est tenu par des chinois. Le plus ? Ce petit assortiment de cacahuètes-gâteaux apéritifs servi systématiquement avec tout verre d’alcool commandé, en salle ou au bar ; pour moi ce sera un demi Kronenbourg.

Je me mets à analyser les compos d’équipe dans… l’Equipe, concentré ! Pourtant, bien vite je suis distrait, puis captivé par la conversation de mes deux voisins d’à côté, qui tournent au blanc.

Réflexion (légère) sur le bistrot
Comme souvent dans les binômes, l’un tient le crachoir à l’autre. Celui qui le tient a un énorme pull en laine verte et une casquette de marin et parle très convenablement, ce qui surprend quelque peu vu sa mise. L’autre est ventripotent, barbu, avec une casquette tissu-plastic made in USA des années 80, et un gilet de photographe plein de poches (notez que l’on retrouve souvent cet accessoire vestimentaire parmi les piliers de bars parisiens) qu’il porte sur un T-shirt noir avec aigle argenté, genre Harley-Johnny Hallyday. Et la discussion ou plutôt, le monologue de notre homme, qui est communiste rappelle-t-il à plusieurs reprises, est instructif et distrayant. Parmi le flot de paroles, quasi ininterrompu, on retrouve quelques idées et opinions saillantes.

D’abord sur le Parti Socialiste : « y’en a qu’un qui tient la route, c’est Mélenchon ».
Sur le quartier : « dans le vingtième, y’a pas de riches ! Enfin si, y’en a à certains endroits mais pas beaucoup… et moi, je sais où y sont ».
Sur Bernard Tapie : « celui-là, c’est une ordure, je me souviens y rachetait les usines pour un euro, euh un franc et ils les revendait après avoir viré les gens. J’ai vu ça à Saint Ouen, à l’usine Wonder, il a mis mille mecs au chômage ».
S’est suivie une pause car son collègue voulait payer le coup mais ayant oublié son portefeuille, il est sorti le chercher. Pendant ce temps, notre ami barbu a payé les tournées… et a attendu, silencieux.
L’autre revenu (il ne devait pas habiter loin), il sort son bifton de 50 euros pour payer les 3-4 tournes de blancs, et notre ami de s’exclamer, en sifflant goguenard « ouh là là, un billet de 50, ça fait une éternité que j’en ai pas vu ! Moi, je croyais que la machine elle en donnait pas, elle me refile toujours des billets de 10 ! ». Et comme il avait payé les tournées entre-temps, l’autre a remis ça, obligé ! ; c’était reparti…

Je vous passe l’homme à ma droite, mais quand même, deux mots : Michel (nous l’appellerons ainsi) vaut le détour lui aussi : assis sur son tabouret à boire une bière, il est « à la retraite depuis deux jours », en espadrilles, avec à ses pieds un Saint-Bernard énorme, qui « a un an et demi et fait 50 kilos ». Michel le décrit en long, en large et en travers aux deux éboueurs à côté de lui venus boire un café, et au moment où il leur dit se demander s’il ne va pas en prendre un deuxième (pas un demi, un Saint-Bernard !!!), le bestiau se précipite sur un chien venant d’entrer dans le café, manquant de peu de faire culbuter Michel de son tabouret ! Silence dans le troquet, car l’animal n’était pas content !

Les enseignements

Ils sont évidemment modestes mais multiples.

Réflexion (légère) sur le bistrot
D’abord méthodologiques. L’information de ce comptoir parisien est intéressante pour qui veut bien considérer que les idées et avis d’un quidam au comptoir valent ceux d’un analyste ou d’un intellectuel, il s’agit simplement d’une question de niveau de traitement de l’information. Celle du bistrot est « brute », n’a pas été filtrée, certains la qualifieront même de « pure » ; une matière première en quelque sorte. Et le fameux « décalage des élites » tient un peu de ça, de leur absence dans les bistrots, eux qui n’assimilent qu’une information traitée et retraitée, synthétisée et disséquée selon des grilles d’analyses et de lecture idiotes par instituts de sondages, analystes, énarques…. Une information prédigérée, formatée selon quelques standards qui ressemble furieusement au fast-food ou au vin australien, calibrée pour correspondre à la demande des dirigeants, et donc sans nuances, qui ne révèle pas ni la subtilité, encore moins la volatilité de la société française.
Ensuite sociologiques. On a beau dire, le café est et demeure un lieu unique de sociabilisation, d’échanges et de mélanges. Cela peut être un bar lounge ou un troquet, tenu par un patron suffisant, un arabe ou un chinois, on y rencontre du monde, on discute et point important, sur un véritable pied d’égalité. Les avis et opinions sont balancés librement, chacun bizarrement s’assumant pleinement, du gauchiste et frontiste.
Enfin humains. Au bistrot, d’où qu’on vienne, qui que l’on soit, chacun est libre de parler à n’importe qui ; à bien y réfléchir, il y a peu de lieux, d’espaces communs où existe une telle liberté ! Certains étalent leur vie privée, d’autres leurs idées politiques, d’autres leurs problèmes… Il y a des silencieux qui écoutent, des grandes gueules qui postillonnent, des intellectuels de comptoir sentencieux, des philosophe du demi, des sympas, des cons… Un échantillon hétéroclite mais sympathique de la société française, où  finalement, on aime se retrouver de temps en temps, été comme hiver. Mais attention, pas tous les jours !


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