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Facebook, ou la soirée à perpétuité

Publié le 17 décembre 2010 par Ruddy V / Ernst Calafol

Facebook, ou la soirée à perpétuitéFacebook n’a pas révolutionné les relations humaines. Mais il établit à temps plein l’activité la plus populaire : parader en soirée.

Une scène de The Social Network, le film de David Fincher, résume bien le rôle de Facebook. En montage parallèle, on voit Mark Zuckerberg, créateur du réseau social, aligner des lignes de codes incompréhensibles sur son ordinateur pour créer Facesmash (« Défonce de visages »), première version du site. Pendant ce temps, non loin, se déroule une soirée VIP arrosée et sexy, où Mark regrette de n’avoir pas été invité ; une soirée remplie de jolies demoiselles ne demandant qu’à être « smashées » (dans un autre sens du terme).

L’ambitieux Mark l’a vite compris, si l’on tient la comédie sociale, c’est-à-dire si l’on encourage la crédulité sexuelle, le monde se rendra à nous. Pour lui, au départ, toute la subtilité sera de faire de Facebook un réseau de rencontres déguisé ; réseau social apparemment objectif, mais en réalité axé sur la fascination mutuelle entre les sexes.

Tout comme, dans la vie réelle, on s’adapte aux codes sociaux, n’en pensant pas moins que notre vie se joue dans tout ce qui n’est pas dit, derrière Facebook se cache toujours Facesmash ; le deus ex machina de Facebook reste l’intérêt purement sexuel – plus ou moins fantasmé, encouragé par chaque utilisateur qui peaufine son petit auto-portrait pour vendre du rêve à l’utilisateur. Bien sûr, aujourd’hui, l’outil est utilisé de plus en plus largement à travers divers domaines de la société (politique, culture, etc.), mais le noyau dur est là : se faire désirer, travailler son profil avec un narcissisme assumé, s’idéaliser. Faire de soi un parfait prototype de l’époque, équilibré, moral, parfois sérieux mais déconneur quand il le faut… Se convaincre les uns et les autres qu’il est heureux d’être normal, et normal d’être heureux.

La soirée mondaine à perpétuité

Facebook, c’est la soirée mondaine perpétuelle. L’ambiance y est la même, principalement du fait que les gens, comme on dit, osent se lâcher. Internet a ici certains mêmes effets que l’alcool : on n’hésite plus à faire étalage de son narcissisme, de sa petite folie sous contrôle. On y expose fièrement la diversité de ses points de vue, de ses amis. Nous qui sommes, dans la vie de tous les jours, plutôt dociles, discrets, peu assurés de nos qualités, nous n’hésitons pas à sélectionner soigneusement la photo de nous que nous préférons, l’aspect de notre personnalité que nous souhaiterions mettre en valeur, le tout sans rougir de honte. En face-à-face, on constatera vite que peu de gens correspondent à leur profil Facebook, comme peu de gens sont à la hauteur de la première impression qu’ils nous ont laissés en société.

L’autre élément entrant en ligne de compte pour expliquer la puissance de Facebook est aussi vieux que la société elle-même : donner l’impression à celui qui est seul devant son ordi qu’il est en train de rater les meilleurs moments de jouissance à plusieurs. D’où ces gens qui vous disent sans cesse : « Hier soir, c’était énorme, t’as loupé ça », alors qu’il y a 99 % des chances que la soirée dont ils vous parlent était tout ce qu’il y a de plus classique. A l’inverse, celui qui verra sur FB des photos d’une soirée où il était présent y verra la confirmation du fait qu’il y a passé un bon moment. Le réseau, de plus en plus, avalise les moments de vécu ; l’apparence devient le cachet de la véracité, « l’apparemment » l’emporte sur le « véritablement ».

Le fantasme, ce qui nous rassemble et fait qu’on se ressemble

Mais à quoi tient, au fond, cette impression que les choses se passeraient mieux lorsque l’on n’est pas là que lorsque l’on y est ? La société se nourrit du fantasme de l’union sexuelle réussie pour inciter les individus à se réunir. Écoutons Philippe Muray dans Le XIXème siècle à travers les âges : « Le rapport sexuel ne commence à exister vraiment que lorsqu’on s’en croit soi-même banni. Quand on n’est pas là pour vérifier une fois de plus qu’au fond il ne se passe pas grand-chose d’autre que ce à quoi on est habitué depuis toujours. »

Et que cherchent à éveiller en nous, consciemment ou non, ces millions de photos de soirées facebookiennes, ces bouches entrouvertes, ces sourires épanouis, ces rouges à lèvres, ces photos de vacances réussies, si ce n’est cette crédulité sexuelle qu’avec un tel ou une telle, le rapport sexuel, l’union enfin fusionnelle, aura peut-être une saveur nouvelle, LA saveur salvatrice ? Où l’on pourra enfin dire, sans peur de se tromper : « Cette fois, c’est sûr, j’ai joui de la vie », à une époque où cela est devenu, plus qu’un conseil de vie, presque un ordre ?

Sur Facebook, chacun fait sa propre publicité

Muray continue : « La jouissance réellement indicible ne peut avoir lieu que si on n’y a pas participé, c’est automatique comme le retour des saisons ou la chute des corps… Origine de toutes les jalousies… Et de l’idée par conséquent qu’avec d’autres que vous ça marche, ça peut marcher, ça a formidablement et tout naturellement marché puisque vous n’étiez pas là…  »

Devant Facebook, on prend le risque de se sentir l’éternel « pas-là ». L’éternel trompé, l’éternel cocu, celui qui rate quelque chose, l’exclu, celui qui fantasme sans cesse sur ce qui se fait en son absence, en se disant que cela doit valoir le coup. Ainsi, chacun se sent toujours à la fois inclu et exclu des festivités générales, ce qui fait de la quête de la satisfaction suprême une quête sans fin. Facebook est un labyrinthe surplombé par la satisfaction ; mais aucun de ses chemins n’y mène.

Les Célimène de FB, entourées de leurs courtisans

Bien sûr, il ne s’agit pas de dire qu’il y ait un désir conscient, de la part des femmes, de jouer aux filles faciles. Mais elles veulent plaire, surtout en soirée, c’est comme ça ; même s’ils elles ne ratent pas une occasion d’affirmer qu’elles se font belles « pour elles » ; cette remarque ne tenant pas l’analyse.

Facebook, donc, c’est la vie elle-même transformée en soirée mondaine. Comment se structure une société mondaine ? Il suffit de relire n’importe quel Balzac pour se rappeler qu’elle est constituée de cercles de courtisans autour des plus jolies femmes.

D’ailleurs, dans The Social Network, on se souvient que la soirée du début, déjà évoquée, termine par des parties de strip-poker et des câlins lesbiens. Les mâles restent spectateurs. Comme si finalement, en cherchant à attirer les hommes, il ne s’agissait pas tant de les satisfaire que de les faire fantasmer. Ah !, le piège immémorial tendu par l’espèce féminine, et le goût des hommes de venir s’y perdre.

Du côté des hommes, il faut tirer. Du côté des femmes, il faut attirer. Les hommes smashent, le filles s’affichent.

Combien de fois ne lit-on pas le commentaire d’une fille sous la photo de l’une de ses amies : « Ouah, trop mimi ! T’es la plus belle ! etc. » Elles savent bien, au fond, qu’elles tiennent tout ce petit monde tant qu’elles assurent le spectacle. Profonde et savante solidarité féminine, puissance du non-dit.

Facebook, ou le capitalisme à visage humain

Facebook constitue donc un renfort de poids à la société ensembliste, mondaine, qui travaille à cerner de près les singularités pour limiter leurs moyens d’expression particuliers. Qui déteste de plus en plus les particularités, et cherche à faire noyer toutes particularités sérieuses et engagées dans un flot ininterrompu de millions de petites particularités superficielles, sans lendemain ; avec comme dénominateur commun aplatissant, la fantasmatique sensuelle. Il faut être volage, facilement contenté, profiter moins des choses et des personnes que de leur réputation, leur image de marque, leur cote sexuelle.

Facebook, à l’instar de notre époque tout entière, veut noyer l’individu raisonnant, qui persiste dans son être, sous le nombre de quidams remplaçables. Rendons-nous à l’évidence : il est, il sera de plus en plus difficile de s’affirmer, de s’assumer en tant que singularité ; et de plus en plus facile, immédiat, de devenir une fiche d’identité approximative pour contacts épidermiques dont on peut imaginer qu’ils seront de plus en plus simulés, mimés.

Le culte de la société en tant que telle, la valeur absolue donnée au lien social, du social pour du social, avec une intimité de plus en plus improbable, intangible, invérifiable.

Facebook, ou, comme l’a dit Houellebecq, l’extension du domaine du capitalisme.

Crédit photo : Ray-Franco Bouly / Flickr



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