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La Princesse de Montpensier

Par Abigemuscas
La Princesse de Montpensier est adapté de la première nouvelle qu’a publiée Madame de Lafayette, à la fin du XVIIème siècle. Il s’y empile donc sur l’histoire de Marie de Montpensier et de ses quatre soupirants plusieurs couches de décalage historique, entre un XVIème siècle violent, instable et coloré, un XVIIème assagi et ordonné, mais certes pas plus libéral, et notre XIXème siècle.
La langue est celle du XVIIème ; les quelques phrases extraites de la nouvelle sont assez habilement incluses dans des dialogues que l’on a pris la peine de mettre à l’unisson, avec un résultat d’autant plus heureux que les échanges restent, au total, plutôt nerveux. Les personnages n’abusent pas des longues périodes et des couples d’opposés qui rythment souvent la langue classique mais qui auraient alourdi leurs entretiens ; dans leurs échanges souvent en suspens, interrompus par l’action ou avortés du fait de l’embarras des protagonistes, la concision cependant n’exclut pas la nuance, et l’on jouit à les ouïr du pouvoir des mots, fussent-ils en petit nombre. Ainsi l’alternance entre « Marie » et « Madame » fournit-elle, selon le personnage qui l’emploie, tout un baromètre. Quand on s’étend davantage, c’est pour négocier, comme Mézières et Montpensier discutant l’avenir de leurs enfants, ou pour pavoiser ; la parole dans ce film appartient surtout à ceux qui, revenus de l’amour, tirent les ficelles ou prétendent le faire – les pères des mariés, la reine ; on est trop heureux de les voir l’accaparer tant Michel Vuillemoz par exemple (le duc de Montpensier), est manifestement à l’aise avec cette langue que Mélanie Thierry (Marie de Montpensier) fait parfois au contraire traîner de façon fort provinciale – mais, après tout, certainement pas anachronique. Quand Marie, justement, prend la parole et la garde, ce n’est pas pour négocier, mais pour se confier ; elle ne parle que lorsqu’elle peut parler d’amour, c’est-à-dire bien rarement. Comme elle ni Guise ni Anjou, ni Montpensier ni Chabannes ne s’étendent guère, au total, sur des sentiments qui sont parfois si bien dissimulés que leur expression subite en devient incongrue, comme la déclaration de Chabannes. Reprocher à Tavernier d’avoir fait un film verbeux, comme je l’ai lu ici ou là, me paraît donc franchement exagéré.
Si le langage est du XVIIème, les héros eux sont bien du XIVème. Guise est un peu falot peut-être, encore bien jeune et plus irréfléchi que frondeur : un animal, en vérité, et guère plus. Mais Anjou est merveilleusement réussi : Raphael Personnaz, maquillé, emperlé et flamboyant dans des pourpoints cramoisis, rend justice au caractère complexe du futur Henri III, à son mélange de cynisme et de sens de l’Etat, et à sa vive intelligence. Montpensier, que la critique a beaucoup décrié, me paraît, avec sa coiffure Playmobil et ses yeux de mouton, tout à fait à sa place dans le rôle du jeune homme trop sérieux, convaincu de ses devoirs et assuré de ses droits. Tout au plus se demande-t-on vaguement comment ce garçon sympathique mais un peu terne a pu susciter chez Chabannes une telle dévotion. Quant à Chabannes, justement, son personnage déroute au premier abord : tout cuirassé d’austérité huguenote et de drap noir, on a peine à croire au soudain éveil de son cœur, et la trahison qu’il commet en introduisant Guise chez Marie paraît tout bonnement incompréhensible. D’une noblesse obscure, proscrit par les catholiques et les protestants, il est le seul personnage d’âge mûr qui soit aussi peu disert, et le seul que frappe l’amour. Il se situe ainsi entre l’obscurité et la lumière, entre le Pape et la Réforme, entre la jeunesse et l’âge mûr ; et, comme de juste, il joue les messagers. Un faiseur de ponts en somme : c’est le comble, pour un huguenot !
C’est à travers les caractères et les trajectoires de ces quatre hommes que l’on peut percevoir la dimension historique du film. Elle ne me paraît pas résider dans un message rebattu sur les horreurs des mœurs pré-modernes ; cela n’aurait pas grand intérêt, et d’ailleurs Tavernier me semble au contraire filmer le récit d’une façon tout à fait ethnologique, sans inciter à porter de jugement sur ce qu’il montre. Lors de la négociation du mariage de Marie de Mézières et de sa nuit de noces, les émotions de la jeune fille restent assez discrètes ; non pas parce que Mélanie Thierry ne comprend pas ce qui se passe, comme certains spectateurs ont pu le lui reprocher, mais parce que Marie ressent la violence qui lui est faite de façon très atténuée. C’est l’usage après tout, et sa responsabilité de fille bien née, que de se plier à la décision de son père et de garantir la bonne fin du contrat en donnant des preuves que le mariage est consommé et qu’elle y est arrivée vierge. Elle s’y résigne vite, et si elle en garde à son mari quelque rancune, cela apparaît presque comme un enfantillage au spectateur qui juge, d’ailleurs, le pauvre Montpensier aussi malmené que sa femme.
Ce n’est donc pas par un rapprochement pataud entre deux organisations sociales que Tavernier réalise un film historique. C’est en confrontant autour de Marie des hommes représentatifs des époques différentes qui s’effacent ou s’annoncent en cette fin du XVIème siècle. Voyez l’affiche : Montpensier et Anjou encadrent Marie. Ce sont deux hommes responsables et accomplis, bien que l’un soit plus brillant que l’autre. Adaptés à la société de leur temps, ils connaissent leurs devoirs et les accomplissent avec compétence ; au-dessus d’Anjou brille évidemment par surcroît l’étoile du futur roi. Leur vêtement chatoyant dit également leur conscience de ce qu’ils doivent à eux-mêmes, et donc au royaume. De part et d’autre de ces deux hommes figurent Chabannes et Guise, tout de noir vêtus - noir austère pour l’un, noir guerrier pour l’autre. Chabannes est un transfuge, et pour tout dire un asocial. Mais Guise ne l’est pas moins, lui qui se vante de n’obéir qu’à ses impulsions et sur lequel plane déjà un avenir d’orgueil et de violence. Guise, c’est la Ligue, le refus du pouvoir royal et l’insolence nobiliaire à laquelle, de Henri III à Louis XIII, les souverains s’acharneront à tordre le cou. Guise le fauteur de guerre civile est l’un des derniers représentants d’une espèce qui va s’éteindre ; Chabannes quant à lui est dans ce quatuor la figure de la modernité. Individualiste et libéral, en ce qu’il écoute la voix de son cœur contre les usages du temps, il est tolérant, intéressé par les sciences ; c’est le seul personnage du film pour qui la religion semble avoir un sens, mais c’est, bien entendu, un protestant, donc un homme de raison (pour l’époque). Sa mort n’était qu’historique dans la nouvelle, puisqu’il y est victime de la Saint Barthélémy ; elle est romantique dans le film où Chabannes meurt pour sauver une femme inconnue, avec sur le cœur sa dernière lettre à Marie. Le destin de Chabannes, qui s’humiliera par amour et mourra par compassion, a des résonances dostoïevskiennes. Gisant ensanglanté sur le pavé de Paris, Chabannes est déjà vainqueur : son temps viendra quand celui des Guise, des Valois et même des Bourbons sera passé.
La Princesse de Montpensier, Bertrand Tavernier, 2010

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