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Cette dernière prise d’otage au Sahara

Publié le 17 janvier 2011 par Alex75

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Au Niger, deux jeunes Français enlevés vendredi dernier, sont morts exécutés froidement par leurs ravisseurs, selon la thèse avancée par l'Hôtel Matignon. Ce drame fait suite à l'enlèvement en Mauritanie, en avril dernier, d'un Français de soixante dix-huit ans, Michel Germaneau, exécuté durant le mois de juillet. Des commandos de l'armée française sont présents dans cette zone sahélienne, où les enlèvements et prises d'otages de ressortissants français se multiplient, dans le cadre d'une coopération militaire avec les Etats concernés. A l'image de l'opération militaire franco-mauritanienne montée pour libérer Michel Germaneau, une autre intervention a été tentée dans la libération des deux derniers otages, s'étant soldée également par un cuisant échec. Une opération de vive force, à la hussarde, qui suscite un début de polémiques, soulevant de nombreuses interrogations, et marquant une nouvelle approche face au problème des prises d'otages.

Cette zone sahélienne remontant de la Somalie jusqu'aux pays du Maghreb, en passant par le Mali, la Mauritanie et le Niger, est devenue aujourd'hui la nouvelle zone de tous les dangers (voir article Le nouveau danger sahélien). Plusieurs facteurs entrent en ligne de compte, dans cette évolution et cet étrange glissement. En 1999, l'Algérie avec son armée était restée un Etat. Mais un autre espace s'offrait à certains terroristes algériens jusqu'au boutistes - amnistiés par la loi de concorde civile, mais se refusant à déposer les armes -, à savoir le Sahara, la région du Sahel, avec ses pays brodés sur le sable. Une région ravagée par les rivalités, la faim et la soif, comptant le Niger et le Mali avec leur rébellions touaregs, la Mauritanie avec sa fracture entre Arabo-berbères maures et populations noires. Dans les pays du Maghreb - Algérie surtout, Tunisie, Maroc -, des politiques répressives féroces endiguent pour l'instant, ce flot du terrorisme, l'empêchant de se jeter dans les eaux de la méditerranée. Mais les pays du Sahel aux frontières héritées de la décolonisation des années 60, sont au contraire sans structures étatiques. Les activistes islamistes y entrent comme dans du beurre. Suite à cette descente de l'islamisme algérien, à la base, l'Islam se substitue progressivement à l'Etat, dans la région. L'Islam assure l'assistance sociale en cas de catastrophes naturelles, d'épidémies ou de famines, fait payer l'impôt religieux, surveille la moralité des populations, y étant progressivement maître du temps.

Les trafics très fructueux d'armes, de drogue, d'immigrés ou encore les rançons distribuées généreusement en cas de prise d'otages, par les pays européens, alimentent sans cesse les caisses terroristes. Et dans des pays que l'on croyait plus structurés, où l'Islam avait une tradition plus syncrétique et tolérante, comme le Mali ou le Sénégal, l'Islam devient parfois le porte-parole de masses appauvries et délaissées par des gouvernements corrompus, dans certaines régions voisines du Sahara. Le Groupe Salafiste pour la Prédication et le Combat sévissant dans la région, est officiellement adoubé par l'organisation de Ben Laden, en 2007 et devient Al-Qaïda au Maghreb Islamique. Les énormes menaces en gestation dans le Sahel, suscitent l'ébauche d'une riposte internationale, dès 2005. Ce qui débouche sur l'initiative antiterroriste transsahélienne, déléguant aux Etats de la région - Mali, Niger, Mauritanie, Tchad, Lybie, Burkina - Faso, Algérie -, la responsabilité de la lutte. Mais une responsabilité parfois assez molle, le Mali venant récemment d'autoriser la Mauritanie, à opérer sur son territoire. Tel est le contexte géopolitique.

Pour en revenir à cette intervention militaire, marquant une rupture dans la stratégie diplomatique française, il apparaît qu'avant les choses étaient effectivement plus simples. Il y avait des rançons plus ou moins élevées, selon la médiatisation de l'otage, que l'on payait. On jurait de ne pas céder au chantage, mais la droite comme la gauche payait. On se souvient de l'affaire de la libération des cinq otages français, retenus au Liban, dans les années 80. Cette intervention militaire marque un positionnement salué par l'ensemble de la classe politique, par ailleurs. Mais ce qui ne saurait durer… Une frange de la gauche commençant déjà à émettre des réserves,  au sujet de cette option stratégique. La France est, en effet, entraînée dans une escalade sanglante, dont on ne connaît pas l'issue, avec peut-être la mort de nouveaux otages pris au hasard, pour racheter le sang des terroristes tombés sous les balles françaises. Ces interventions se justifient par la volonté de sauver les otages, tant qu'on savait où ils se situaient avec leurs ravisseurs, avant qu'ils ne disparaissent, dans une zone refuge, à l'image des cinq collaborateurs français, enlevés en septembre au nord du Niger, dans la région-tampon d'Arlit, dont tout le monde est depuis sans nouvelles.

Mais ce type d'opération comporte des risques de pertes en vies humaines, y compris dans les rangs des militaires français, et on ne sait jusqu'où une opinion publique pacifique et éduquée dans une culture consumériste et hédoniste, acceptera de lutter avec des fanatiques, au jeu sanglant de l'honneur, de la vengeance et de la mort. Avant c'était le soutien de l'Irak contre l'Iran et la politique française en Algérie, que l'on voulait punir. Aujourd'hui, c'est l'image d'ancienne puissance colonisatrice, les réflexes laïcs d'une République, que l'on vitupère. Pendant des décennies, la politique arabe de la France servait de faire-valoir diplomatique, ou du moins le croyait-on. Il est vrai que Nicolas Sarkozy, par sa stratégie diplomatique, n'est en tout cas plus vu comme le protecteur des Palestiniens, comme le furent François Mitterrand ou Jacques Chirac. Le climat a changé, obscurci également par la multitude de violences dirigées contre les Chrétiens, en Egypte ou en Irak, que Nicolas Sarkozy a condamné avec véhémence.

Une ambiguïté d'importance plâne également, à savoir le rôle joué par les Nigériens dans cette affaire, qui n'est pas clair. Suite à l'accrochage avec la bande de ravisseurs, qui s'est dispersée, les militaires français en découvrant les dépouilles ligotées des deux otages, ont été supris de retrouver parmi les morts et les blessés dans les rangs des terroristes, quatre portant des uniformes de la gendarmerie nigérienne. Ces quatre hommes avaient ouvert le feu. S'agit-il de complicité ou les ravisseurs s'étaient-ils procurés des uniformes de gendarmes, pour se camoufler ? Les autorités nigériennes apportent des explications confuses et opposées, à ce sujet. Comme l'établit un blog de Marianne2, la situation est d'autant plus compliquée “que les Nigériens sont eux-même divisés, par exemple, entre ministère de l'intérieur et ministère de la Défense“, situation que l'on avait déjà vue au moment de l'affaire d'Arlit, dans le nord. La France veut aussi ménager le Niger, Niamey traînant les pieds, depuis des mois, pour accepter publiquement une aide militaire française plus importante. Au début, Paris était satisfait de la réaction du Niger, jugée constructive et active, mais il est vrai, cette récente affaire ait venue jeter un froid. Et la France ne peut “pourtant pas se fâcher avec le Niger qui continuera d'abriter les mines d'uranium, utiles à Areva…“. Par ailleurs, dans un récent Entretien avec X, sur France Inter, Monsieur X revenait sur l'étrange affaire de la prise d'otages de 2003, dans le Sahara algérien. Et sur laquelle, il conviendrait que je revienne brièvement, car elle est intéressante et instructive, avec sa part d'ombre.

Lors de la prise d'otage de 32 touristes allemands dans le Sahara, en 2003, les responsables étaient essentiellement d'anciens membres du GIA, opérant des incursions depuis le Sud algérien, dans le nord du Tchad. Ce groupe de ravisseurs était dirigé par un terroriste identifié et connu des services algériens, un certain “El Para”. Il n'a pas usurpé son surnom, il a été effectivement été parachutiste dans l'armée algérienne et il a été le garde du corps du ministre de la Défense, au début des années 90. Il aurait démissionné et serait passé dans la clandestinité. Il aurait basculé dans le terrorisme, étant d'ailleurs fiché par les services français. Qui collaborent toujours étroitement et échangent leurs informations avec les services algériens. Il rejoint plus tard le GSPC, dirigé par un ancien du GIA. Dans cette prise d'otages et son dénouement, un premier groupe est libéré en août, dans des conditions confuses et un second contre rançon. Les otages libérés sont priés de ne pas donner de détails sur leur aventure. Ainsi selon la version algérienne officielle, c'est l'armée qui aurait libéré le premier groupe, dans des conditions qui n'ont jamais été éclaircies. Début mars 2004, “El Para” et son groupe sont attaqués par des rebelles tchadiens. Le dénommé “El Para” est blessé dans l'échange de coups de feu, et abandonné par ses compéres, sur le terrain. Il est fait prisonnier et identifié. C'est une belle prise et les rebelles tchadiens pensent pouvoir monnayer sa libération. Il leur en donne lui-même l'idée, expliquant que l'on pourrait payer cher sa libération, en Algérie. Mais les Tchadiens ne veulent entrer dans son jeu, et c'est avec le pouvoir algérien qu'ils veulent négocier, pour leur proposer de leur remettre le terroriste recherché depuis 2003. Une délégation part pour Alger, où elle est reçue par le responsable de la DRS, l'équivalent algérien de la DST, le général Médiène. Mais la négociation échoue. Les négociateurs tchadiens découvrent au passage, que les services algériens semblent très au courant des pérégrinations d'”El Para”. Ils auraient même son numéro de téléphone cellulaire ! La suite est ténébreuse. Après un passage par la Lybie, le terroriste est remis aux autorités algériennes, sans doute vers la fin 2004. Le dénommé “El Para” est alors dans les mains de la DRS, les services secrets algériens, réputés pour les méthodes d'interrogatoire. Il est consigné dans une caserne de Blida, mais selon un sous-officier de la DRS, témoignant sous couvert de l'anonymat, il serait étrangement libre de ses mouvements. En 2005, il doit comparaître à la barre, mais il est jugé par contumace, étant officiellement considéré comme étant en fuite. Pour éclaircir tous ces mystères, une piste se présente. Etait-ce un agent de la DRS, mis au silence et à l'abri ? Al-Qaïda au Maghreb Islamique pourrait être noyauté par les services algériens. Ce qui pourrait donner beaucoup d'éléments, notamment sur l'assassinat de Michel Germaneau, dans une région mauritanienne limitrophe.

Pour en revenir au coeur du sujet, il n'y a pas de canaux de discussion ouverts avec AQMI “et lorsque l'organisation communique, c'est pour exiger des choses qu'elle sait parfaitement impossible à obtenir…“. AQMI fait de la politique et l'engagement militaire peut sembler un piège tendu à notre pays. Malheureusement, nous n'avons pour l'heure, guère d'autres options que d'y tomber. Par ailleurs, Nicolas Sarkozy a réclamé la réciprocité des conditions de culte, pour les minorités religieuses, notamment au sujet des Chrétiens d'Orient persécutés. Bien-sûr, Sarkozy continue à distinguer entre l'islamisme et l'Islam, selon la dialectique de bon et du méchant, ne serait-ce que pour protéger légitimement ses compatriotes musulmans. Mais combien de temps, cette dialectique, fragile de surcroît, perdurera-t-elle ? Dans ce contexte, on se demandera de plus en plus, à côté de cela, ce que nos troupes font en Afghanistan, mobilisant nos meilleurs instructeurs, pour une cause complexe et ambigue qui n'est pas la nôtre, dans le jeu entre le Pakistan, les Etats-Unis et la CIA. Tandis que des ennemis autrement plus réels et plus menaçant, tuent nos compatriotes dans le Sahel, où nos intérêts sont impliqués. “Une question de plus, pour l'instant sans réponse”.

   J. D.


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