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Les phrases effarantes de la sarkozie

Publié le 17 janvier 2011 par Ruddy V / Ernst Calafol

Les phrases effarantes de la sarkozieDepuis l’arrivée au pouvoir de Sarkozy, les ministres peuvent se permettre de dire à peu près n’importe quoi. Florilège.

Nicolas Sarkozy est le premier président à prendre acte du déploiement du spectaculaire. C’est-à-dire qu’il vit le pouvoir en se fiant surtout aux moyens que la machine spectaculaire propose : imposer un message, tout miser sur l’effet médiatique, laisser la réalité concrète dans le flou artistique. Là où les machiavélismes d’antan restaient relativement secrets ou conduisaient à des démissions parfois honteuses, le mensonge aujourd’hui est devenu évident, assumé par les responsables gouvernementaux. En sarkozie, la pire gaffe est toujours à venir. Exemples avec des citations de ministres qui, de toute évidence, devraient avoir démissionné depuis longtemps, mais qui sont toujours, pour la plupart, bien en poste ici ou là : ne cherchez plus, là est la principale « rupture » sarkoziste.

L’affaire Ben Ali / Tunisie

- Les réactions de certains de nos ministres au renversement du dictateur tunisien Ben Ali repoussent les limites de l’hallucinant jusqu’à des contrées inexplorées par la vie politique française. Ainsi, la ministre des Affaires étrangères Michèle Alliot-Marie a, devant l’Assemblée nationale, ni plus ni moins que proposé le « savoir-faire » français en matière de gestion des troubles sociaux, pour mieux gérer la situation « sécuritaire » induite par la révolte de la population tunisienne. Une sortie très critiquée. Elle s’est défendue en rappelant qu’elle souhaitait ainsi limiter les pertes humaines (comme si l’objectif premier d’un État, quel qu’il soit, était de limiter les pertes humaines… L’histoire prouve plutôt, malheureusement, le contraire). Mais à sa décharge, il est vrai qu’en tant que spécialiste de la répression sans victimes des émeutes de banlieusards, la France est un phare. Voilà la solution proposée par le pays des Lumières : limiter sans victimiser, de manière à remettre à plus tard une révolte, voire une révolution, inéluctable. L’histoire se fera, mais le plus tard possible, pour que nous n’ayons pas à prendre nos responsabilités de suite. Voici le message lancé par la France au monde entier, et aux révoltés de Tunis. Gouverner, c’est ralentir. Laisser passer. S’illusionner. Maîtriser. Colmater. Chiraquiser. Faire espérer. Mais apparemment, la méthode française n’attire plus beaucoup de suffrages… Réveille-toi, France : le monde a changé de rythme.

- Autre sortie bien pensée concernant la crise tunisienne, celle de Frédéric Mitterrand, ministre de la Culture. Sa principale erreur : s’exprimer sur une question de politique internationale, lui qui a déjà du mal à se faire comprendre quand il évoque des sujets censés être de sa compétence. Deuxième erreur : tenir un discours très discutable. Jugez plutôt : « Dire que la Tunisie est une dictature univoque comme on le fait si souvent me semble tout à fait exagéré. » Est-ce à lui de s’exprimer là-dessus ? Autant dire que les dizaines de personnes qui ont été tuées lors des manifestations étaient des imbéciles qui sont morts pour rien, ou en tout cas pour des motifs « très exagérés ». On peut le penser, le dire avec pondération, mais ce ne sera jamais le rôle d’un ministre de la République de se risquer à ce genre d’analyse.

L’affaire Woerth

- Michèle Alliot-Marie (encore elle), concernant l’affaire Woerth, dans une interview donnée à Paris-Match du 2 septembre, ne craignait pas de dire : « On a dit tout et n’importe quoi sur Eric Woerth (…) De quoi voudrait-on qu’il soit coupable ? » On se demande donc pourquoi la police a investi le siège de l’UMP une semaine après ces déclarations. Récemment, dans VSD, Gérard Longuet a également affirmé : « Le dossier Woerth est vide. » Des gouvernants qui décrédibilisent l’action des enquêteurs, étrange coutume.

- De quelle manière Eric Woerth assure sa défense ? C’est peut-être là le plus stupéfiant : il semble s’en moquer. Alors qu’il avait répété ne pas être intervenu dans la remise de la légion d’honneur à De Maistre, il se reprend à la suite de fuites dans la presse. « J’ai fait comme de multiples députés, c’est d’une grande banalité. » Autrement dit : « Tout le monde ment, j’ai fait de même, où est le problème ? » Interrogé par les policiers sur le même sujet, Eric Woerth avait eu cette formule : « Je ne suis pas sûr d’avoir eu un rôle. » Traduction : « Vous m’emmerdez. »

L’affaire des Roms

- Autre affaire éclairante de ce point de vue, celle de la circulaire citant nommément la population Rom. Xavier Bertrand, secrétaire général de l’UMP, chez Jean-Jacques Bourdin sur RMC, a eu du mal à trouver des raisons de la justifier. Comment a-t-il tenté de s’en tirer ? En assommant les auditeurs d’expressions toutes faites. Il a, par exemple, répété a de nombreuses reprises : « Ce qui me choque, ce sont le PS et les associations. » S’il n’y a rien de choquant dans cette circulaire, l’observateur objectif restera surpris de voir que Brice Hortefeux, ministre de l’Intérieur, l’a quelques heures plus tard remplacée par une nouvelle où le mot « Roms » ne figurait pas.

- Toujours concernant cette circulaire, Eric Besson, ministre de l’Immigration, a affirmé ne pas la connaître. Etrange, quand on sait que les deux compères semblaient travailler en totale intelligence, donnant des conférences de presse ensemble. Et puis, détail technique relevé par Le Canard enchaîné : le directeur de cabinet de Besson était apparemment en copie du mail informant de l’existence de la circulaire.

Affaires et méfaits divers

- De manière plus générale, mais dans la même perspective de falsification de la réalité, on peut s’inquiéter de la valorisation excessive d’indicateurs arbitraires.  Par exemple, on mesure de plus en plus l’insécurité en se basant sur le « sentiment d’insécurité ». Cela vient du fait que les statistiques du ministère de l’Intérieur sont  souvent présentées avec peu d’objectivité. Autrement dit, après avoir débattu sur des chiffres à prendre avec des pincettes, on va discuter sur des sondages, discutables par définition, rapportant un « ressenti » (donnée peu scientifique s’il en est). Ceci formant une matière d’analyse encore plus sujette à caution.

- Ce primat du « ressenti social » tient aussi pour préjuger de la valeur d’une personnalité politique. Ainsi, l’ancien secrétaire d’Etat à l’Outre-mer Yves Jégo était l’invité des Grandes gueules de RMC, le 14 septembre. Cette phrase lui a échappé, à propos de Michèle Alliot-Marie : « Les sondages le démontrent, c’est une femme politique de grande qualité. » Une telle affirmation ne prend sens que dans le cadre d’une société devenue absolument spectaculaire : la gestion de son image est devenue la qualité en elle-même. D’où un début de réponse au problème qui nous occupait plus haut : on peut en effet mentir sans rougir sur les réalités, dans la mesure où ces réalités n’ont plus guère d’importance au sein du débat public.

Quels enseignements tirer de cette pratique décomplexée du mensonge ?

Ces déclarations prouvent tout d’abord que le métier de ministre est devenu un métier de l’irréel, et que les valeurs fondatrices de notre société, telles que la séparation des pouvoirs, le responsabilité d’Etat, tombent progressivement en désuétude, au profit des valeurs du Spectacle.

Qu’un ministre distribue des décorations à tour de bras à des personnes qui ne le méritent pas forcément, c’est aussi vieux que la Légion d’honneur elle-même. Mais assumer avec une telle morgue le double-discours, sans avoir une seconde l’idée de démissionner, voilà le triste point où nous sommes. Aujourd’hui, on tient mordicus à son poste, comme s’il n’y avait plus aucune illusion à entretenir sur la valeur morale des dirigeants. La médiocrité a rarement honte d’elle-même. Mais aujourd’hui, certains de nos gouvernants n’ont même plus à faire semblant d’avoir honte.

Quand tout va mal, on invoque le terrorisme

Que peut faire un gouvernement discrédité à ce point ? Il ne lui reste qu’une solution : invoquer le danger terroriste pour tenter de remobiliser par la peur. C’est ce qu’a fait Hortefeux, profitant de trois récentes alertes à la bombe. Il a, sous l’oeil des caméras, évoquéla menace terroriste qui s’était « réellement renforcée » en France « ces derniers jours et ces dernières heures ». Elle s’est en effet drôlement renforcée depuis l’émergence des affaires Woerth et de la circulaire sur les Roms. (L’utilisation de la menace terroriste par le gouvernement spectaculaire était analysée par Guy Debord, dans ses Commentaires sur la société du spectacle.)

On s’est beaucoup demandé si cette menace était crédible ? À mesure que la plupart des citoyens en doutent sérieusement, le ministre Hortefeux se voit obligé d’insister sur sa réalité.

01/12/2009 : « En France, tous les signaux attestent d’une menace bien réelle et toujours préoccupante. Il ne s’agit pas de tenir des propos inutilement alarmistes mais de tenir un langage de vérité, en tout cas réaliste » (notons à deux reprises la notion de « réel »). 26/07/2010 : « Je confirme que la menace est réelle. » 20/09/2010 : « La menace terroriste est réelle. » 17/10/2010 : « La menace est réelle, et notre vigilance est intacte. » 12/12/2010 : « la menace est réelle. » Etc.

Là où un gouvernement sage, adulte, responsable, devrait rappeler que la probabilité pour chaque français de mourir d’un attentat est ultra-minime, et que chacun ferait donc mieux de s’occuper l’esprit avec d’autres faits autrement plus importants et décisifs pour leur bien-être, le gouvernant démocrate préfère, la plupart du temps, agiter un chiffon rouge pour tuer dans l’oeuf toute tentative de passage à l’âge adulte : il rappelle que la menace terroriste est réelle. De plus en plus réelle à mesure qu’elle est improbable ; de plus en plus rabâchée à mesure qu’on peut prouver qu’elle est toute relative. Et pour n’avoir pas à l’admettre, le politicard en est réduit à insister sur sa « réalité ».

Il en découle l’une des plus graves faiblesses du système actuel : il entraîne irrémédiablement la montée en puissance des mouvements populistes, en Europe et aux États-Unis, puisque la vacuité du message politique proposé crève les yeux de n’importe quel observateur, de n’importe quel votant. Ces mouvements de fonds sont à la source des plus laides catastrophes de notre histoire. Mais y a-t-il encore un minimum d’attention intellectuelle aujourd’hui, pour ne serait-ce que lancer un avertissement qui résonne ? Existe-t-il encore une fenêtre de tir pour faire passer un message sérieux ?

On peut craindre que la structure même de notre société, qui ne permet pas, du premier coup d’œil, de repérer des élites crédibles, ne tende à la massification et la simplification du débat, c’est-à-dire à sa disparition, c’est-à-dire à la régression culturelle au sens large. A trop vouloir se départir d’esprit de sérieux, on se met toujours dans des situations sérieusement graves.

Crédit photo : World Economic Forum / Flickr



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