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Échec de la libéralisation du courrier ?

Publié le 18 janvier 2011 par Copeau @Contrepoints

Échec de la libéralisation du courrier ?La dernière étape de la libéralisation du courrier a été franchie le 1er janvier 2011. Désormais, n’importe qui peut acheminer des lettres de moins de 50 grammes, le monopole de La Poste a disparu. Il datait de Louis XIV. On attend avec intérêt de voir ce qui va se passer. Échec probable, se sont empressés de pronostiquer certains (Figaro, Les Échos). Pourquoi donc ? Ici comme ailleurs, la concurrence va produire ses effets bénéfiques pour le client.

Moins de cartes de vœux cette année

C’est ce que certains d’entre vous auront constaté. Ce n’est pas que le nombre des amis ait diminué, c’est qu’un grand nombre adresse maintenant leurs vœux par internet.

Voilà bien la marque que la technique fait exploser n’importe quel monopole, et n’importe quelle habitude du consommateur. N’avoir pour référence que le « service public » et en déduire que seul l’État peut assurer un tel service, donc doit avoir le monopole, c’est ignorer que le monopole public le mieux implanté ne résiste pas face aux innovations.

Dans le cas du courrier, La Poste, n’a cessé de voir son monopole dépassé par de nouvelles techniques de transport des informations écrites. Cela a commencé notamment avec le fax, mais la véritable explosion, la vraie ouverture à la concurrence, a eu lieu avec Internet. On peut en effet désormais transporter en un instant un texte parfaitement identique à l’original, par le mail, en abolissant temps et distance, et le distribuer en un clic à des milliers d’exemplaires ou au contraire à un destinataire unique, en préservant une parfaite confidentialité. Avec Internet, la poste d’État, partout dans le monde, avait déjà perdu son monopole.

Le courrier transporté de manière classique, par La Poste au sens strict, ne cesse de diminuer, au profit des autres modes, essentiellement Internet. Le marché traditionnel est en déclin structurel On envisage un recul d’ici 2015 de 30% du nombre de lettres, recul qui s’explique aux trois quarts par l’essor du courrier électronique.

Concurrence des produits ou concurrence des services ?

Depuis quelques années, l’analyse économique a parfaitement rendu compte de ces évolutions. Àla différence de ce qui s’écrivait dans les manuels néo-classiques de la première moitié du vingtième siècle, la concurrence ne se joue pas autour d’un produit – on disait : un marché un produit – mais autour d’un panier de services. Ce n’est que par un abus de langage que l’on parle d’un marché du transport postal ou du marché des transports ferroviaires. Comme toujours précurseur de génie, Frédéric Bastiat avait expliqué que ce qui compte, c’est le service rendu. Ainsi, les voyageurs recherchent-ils un service, celui du transport, et la SNCF est depuis longtemps en concurrence avec l’avion pour des distances moyennes, ou avec le bus ou d’autres moyens routiers pour de courtes distances. Il en va de même pour le courrier, ce qui compte n’est pas son transport physique et sa distribution « manuelle » par le facteur ; ce qui compte, c’est la transmission de l’information contenue dans le courrier, qui peut se faire par d’autres moyens, comme la voie électronique. Imaginons que La Poste soit restée un monopole, refusant de s’adapter : elle aurait peu à peu décliné avant de disparaitre un jour. L’idée même de monopole ne résiste pas à la logique de l’économie, pas plus qu’elle ne résiste à la technique.

Un monopole qui remontait à 1672 !

La fin du monopole de La Poste était donc inscrite dans la réalité. Mais il fallait faire tomber le dernier bastion, celui de la législation créatrice et protectrice des monopoles d’État.

La Poste française avait un monopole du transport du courrier remontant à Louis XIV, en 1672 exactement. Il aura fallu plus de trois siècles pour en voir la fin. Ici comme ailleurs, ce sont les directives européennes qui ont fait voler en éclat la vieille équivalence française entre service public et monopole public. D’ailleurs Bruxelles ne parle pas de service public, mais de service d’intérêt général. Tout en admettant qu’un service d’intérêt général doive obéir à des règles strictes, Bruxelles estime que ces règles peuvent être appliquées par une entreprise privée ou publique, et n’interdisent en rien la concurrence. Pour le courrier, on peut concevoir que le service soit « universel » c’est-à-dire que personne n’est exclu : même si le destinataire habite un hameau isolé, le service doit être assuré au moins cinq jours par semaine.

La France a freiné le plus possible pour mettre en œuvre les directives européennes d’ouverture à la concurrence, mais elle a bien dû s’y plier. En juin 1999, toutes les lettres de plus de 350 grammes n’ont plus été soumises au monopole. Au 1er janvier 2003, le seuil a été abaissé à 100 grammes. Au premier janvier 2006, le monopole n’a plus concerné que les lettres de moins de 50 grammes. C’est ce dernier bastion qui vient de disparaitre au 1er janvier 2011 : fini le monopole légal !

Le marché va se restructurer

Il est vrai qu’on n’a pas vu de big bang au 1er janvier 2011. En effet, autant certains créneaux, comme les paquets ou la publicité non adressée, ont attiré depuis longtemps des entreprises, autant la lettre ordinaire de moins de vingt grammes, dont une bonne partie est adressée par les ménages, donc à l’unité, pose des problèmes complexes et coûteux de logistique. Comme toujours (on a vu la même chose pour le gaz ou l’électricité), la concurrence commencera par se manifester pour de gros clients : une entreprise qui envoie en une journée des dizaines de milliers de plis, c’est un marché intéressant, qui va attirer peu à peu des opérateurs.

Pendant quelques mois, sinon quelques années, ceux qui postent une lettre par semaine continueront à « aller à La Poste ». Les choses évoluent lentement, c’est d’autant plus normal que le monopole est encore très ancré dans l’esprit du public : on n’efface pas plusieurs siècles de propagande et d’habitudes bien ancrées en un instant.

Le patron de La Poste, Jean-Claude Bailly, reconnaît : « J’ai la conviction que cette concurrence va monter en puissance, avec une série de petits concurrents innovants sur des niches qui correspondent parfaitement aux attentes des consommateurs et qui seront peut-être moins chers ». On parle des quartiers d’affaires comme la Défense. Et n’oublions pas que les 50 premiers clients de La Poste représentent le tiers de son chiffre d’affaire : des cibles bien tentantes pour les concurrents. On voit bien comment les choses se passent à l’étranger ; c’est ainsi qu’aux Pays-Bas, si l’ancien monopole n’a perdu que 7 à 8% du marché, la perte va jusqu’à 25% pour les gros clients.

Les opérateurs devront s’adapter

Pour l’instant, face à un marché substantiel (83% du total d’envois de correspondance de moins de 2kg) les nouveaux opérateurs sont prudents. Dans ces premiers mois d’ouverture, ils savent que La Poste continue à bénéficier de nombreux privilèges et de l’appui des pouvoirs publics et des médias. Toutefois, il existe déjà des opérateurs locaux ; ils en viendront peut-être à des regroupements et des concentrations.

Mais quid de La Poste elle-même ? Elle devra très vite se plier aux exigences de la concurrence. Le seul fait de l’ouverture du marché l’y oblige, avant même que n’apparaissent de nouveaux concurrents. La poste française pourrait prendre exemple sur la poste suédoise : dans ce pays de vieille culture sociale-démocrate, la plupart des bureaux de poste traditionnels ont disparu et les opérations postales courantes se font dans les superettes ou chez les marchands de journaux. La poste suédoise a perdu presque la moitié de ses emplois pour s’adapter. La poste française est-elle prête à cette évolution ?

Là est toute la question. Nous partons avec un handicap considérable. 17.000 bureaux de poste, parfois ouverts une heure ou deux par jour seulement, c’est trop et trop peu ; trop coûteux ; mais ne répondant pas aux nouveaux besoins des clients. Ce n’est pas en multipliant les fonctionnaires qu’on y répondra. Ni en dénonçant le « stress du management » qui expliquerait le suicide de cinq postiers d’après les syndicats de postiers. Avec la concurrence, La Poste va découvrir que le client exige d’être mieux servi, et que le statut de la fonction publique n’est pas une recette de productivité. Ce n’est pas en s’accrochant au mythe du service public et en luttant pour des privilèges que les postiers français sauveront leurs emplois. Par contraste, ils découvriraient les bienfaits de la performance, des mérites reconnus et la satisfaction du service rendu s’ils acceptaient la privatisation.


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