Magazine Journal intime

Salut Garçon!

Par Pierre-Léon Lalonde
— Salut Chef!
— Salut garçon! Ça va?
— Ça va et toi?
— Ça va, ça va.
C'était presque toujours comme ça qu'on commençait nos conversations. Ensuite, je me dirigeais vers le fond pour pisser un coup ou j'allais remplir mon thermos de café. Quand c'était tranquille et que je n'étais pas trop pressé de reprendre la route, on discutait de tout et de rien, surtout de rien. Souvent, il me demandait de l'aider avec un mot sur lequel il accrochait dans ses mots croisés ou encore il me montrait un "article" dans les diverses revues pornos qu'il cachait sous le comptoir. De temps en temps, il me payait le café ou étampait trois-quatre fois ma carte boni. Ne faisant semblant de rien, il m'offrait parfois des muffins ou des biscuits en douce. Il avait une désinvolture agréable à observer.
— Et puis comment ça se passe sur la route Chef?
— Bof. Comme d'habitude. Pas grand-chose a signaler. Tu peux me faire du change pour un 20$?
Ça arrivait de temps en temps que je le surprenne en train de dormir ou en train d'en fumer une à l'écart des caméras disséminées dans la station-service.
Je le taquinais en lui faisant des clins d'oeil quand il servait une jolie femme devant moi. Évidemment, on attendait qu'elle parte pour y aller de nos commentaires.
Rien de vraiment sérieux, toujours une façon comme une autre de courber le temps de nos longues nuits respectives.
À coups de quelques minutes par-ci par-là, on a appris à se connaître et à s'apprécier. Il était toujours de bonne humeur même quand je sentais que ça allait plus ou moins. Souvent, il me disait qu'il avait le mal du pays, mais que la vie était difficile là-bas. Il endurait donc nos hivers et nos femmes qui disent trop souvent non. Il disait ça avec un sourire qui en aurait fait dire oui à plus d'une.
Un soir, comme ça, entre une recharge de café et un autre client, il m'a annoncé qu'il repartait chez lui, que c'était sa dernière nuit. Je lui ai serré la main, lui ai souhaité toute la chance du monde et l'ai salué une dernière fois.
Je me rends compte aujourd'hui que malgré le fait qu'on se soit côtoyé sur une base quotidienne pendant des années, je n'ai jamais su son nom. N'empêche que ces jours-ci, je pense beaucoup à lui et à sa Tunisie natale. Je me plais à l'imaginer, monter aux barricades avec son sourire et sa désinvolture. Je ne peux que souhaiter, pour lui et tous ses compatriotes, que tout se passe pour le mieux dans ce pays nouveau.
Salut garçon!

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