Magazine Société

Y'en a ras le bol de cette sérénade du miracle tunisien...

Publié le 18 janvier 2011 par Tingitingi @Tingitingi

Fin 2009, je n’ai pu m’empêcher de réagir (sous un nom d’emprunt, bien évidemment...) à un article du Monde, traitant de la Tunisie et qui m’a semblé mal documenté et peu objectif. Un article qui puait l’eau de rose… Compte tenu des événements récents, il m'a semblé marrant de ressortir ce courrier de mes cartons… Je profite bien évidemment de ce vent de libertés retrouvées qui souffle sur notre pays. Pourvu qu’il dure… Dans le cas contraire, et faux-cul comme je suis, je nierai toute implication dans l’échange qui suit.

Moi :

Je reviens sur votre article intitulé « En Tunisie, une réussite économique mal partagée », paru dans votre édition du Samedi 24 octobre 2009. Je ne peux que m’indigner devant son caractère simpliste qui frôle la niaiserie.

L’article ne fait preuve d’aucune analyse, d’aucune remise en cause, d’aucun recul vis-à-vis de la façade officielle que le pouvoir tunisien a toujours tenu à mettre en avant. Jusqu’au dernier petit paragraphe (où l’unique note discordante est apparue), j’ai cru y reconnaitre un article publicitaire commandé par le Ministère Tunisien des Affaires Etrangères, à la gloire de « l’artisan du changement » (le président Ben Ali). Dans son article, votre envoyée spéciale se contente de nous donner la sérénade officielle : un taux de chômage de 15%, un smic de 130 euros et un pays « soigneusement géré alors qu’il ne dispose pas de la manne fabuleuse en hydrocarbures de ses voisins ».  Au risque de vous paraître dur et intransigeant, son article n’aurait jamais dû nécessiter sont déplacement sur place.

Pourtant, votre envoyée spéciale aurait pu « rentabiliser » son empreinte écologique pour :

  • Se rendre compte que l’ampleur effective du chômage dépasse de loin ce qui est véhiculé par les chiffres officiels. Il lui suffisait de se balader en ville (de préférence, dans les zones touristiques telles que Sousse ou Djerba où le travail saisonnier est plus la règle que l’exception) et d’observer les hordes humaines désœuvrées sur les terrasses des cafés, à toutes heures de la journée (voire de la nuit). Car, en marge de ce chômage «officiel» existe un problème de sous-emploi chronique difficile à estimer. Les autorités tunisiennes se targuent d’avoir réussi à baisser le chômage de 17% à 14% en quelques années, en contradiction flagrante avec l’analyse de la Banque Mondiale qui estime que le nombre d'emplois créés chaque année reste insuffisant au regard de l'augmentation de la population active (85 000 personnes arrivent sur le marché du travail pour seulement 60 000 à 65 000 postes supplémentaires). En fait, le secret du « miracle tunisien » réside dans la caractérisation de la population active occupée telle que pratiquée par l’Institut National des Statistiques (INS). Il vous suffit d’aller sur leur site internet pour vous en convaincre. En 2004, l’INS a modifié sa méthodologie de calcul par souci de « conformité avec les recommandations du Bureau International de Travail (BIT) en matière de concepts et de définitions des indicateurs d'emploi et de chômage ». Selon l’INS, est considérée comme chômeur toute personne âgée de 15 ans et plus n’ayant pas travaillé au cours de la semaine de référence, qui cherche activement un emploi et qui est disponible pour commencer à travailler dans les deux semaines. Cette définition est plutôt cohérente avec celle adoptée par le BIT. Cependant, selon l'INS, est considéré comme actif occupé toute personne âgée de 15 ans et plus ayant travaillé au moins un jour (ne fut-ce qu'une heure) au cours de la semaine de référence. C’est là que le bât blesse. Une personne ayant travaillé une heure durant la semaine de l’enquête est considérée comme active ! Quand on sait que le taux de chômage correspond au nombre de chômeurs en pourcentage de la population active (regroupant l’ensemble des personnes occupées et des chômeurs), on comprend mieux la magie des chiffres officiels tunisiens.
  • Sentir le caractère destructeur du chômage tunisien qui touche essentiellement les jeunes et, de plus en plus, les jeunes diplômés. Selon l’enquête nationale sur la population et l’emploi de 2008, la composition des sans-emploi a profondément changé, ces dernières années, aux dépens des diplômés du supérieur. Parmi ces derniers, le taux de chômage dépasse les 20% (voire les 30% pour les femmes). Les chômeurs titulaires d’un diplôme universitaire (116 000 en 2008) représentent environ 20% de la population active inoccupée. En outre, les jeunes sont ceux qui paient le plus lourd tribut au chômage. Plus de 70 % des chômeurs sont âgés de moins de 30 ans.
  • Voir que le smic tunisien est souvent une vision de l’esprit, un seuil abstrait que beaucoup d’employeurs ne respectent pas, sans qu’ils soient inquiétés par quiconque. Il suffisait, pour ceci, de pousser la porte d’un magasin ou deux et de discuter avec les vendeuses qui croupissent derrière pour la moitié d’un smic. Il est de notoriété publique que ces employeurs indélicats préfèrent embaucher des femmes, car plus faciles à canaliser, à satisfaire, à exploiter…
  • Constater que le pays est géré comme un conglomérat géant dont le seul actionnaire-gérant effectif est la famille régnante (les Ben Ali, Trabelsi, Chiboub et autres El-Materi…). Cette famille étendue s’est accaparé toutes les richesses du pays. Vous pourriez me dire que gérer un pays comme une entreprise n’est pas forcément une mauvaise idée (au sommet de l’état français, certains y ont déjà adhéré !)… Certes, mais le souci majeur est que la famille régnante semble agir dans une seule optique : s’approprier les actifs valables (mais pas les dettes qui vont avec) et en disposer à volonté, assurer petit à petit leur sortie du territoire (sous forme de devises sonnantes et trébuchantes placées dans les banques occidentales), plomber au passage le bilan des banques publiques, et enfin être prête à laisser, le moment venu, le bout qui reste aller vers la faillite.
  • Se poser de vraies questions sur l’état lamentable du système bancaire. Le taux de créances douteuses atteint 22% (environ 6% en France) et elles ne sont que faiblement provisionnées, autour de 40% (au lieu des 80 à 90% habituels en Europe). Est-ce signe d’une bonne gouvernance ?
  • Se rendre compte du climat d’incertitude/insécurité juridique (pour ne pas dire de non-droit) qui règne dans les milieux des affaires. Un rapport de la Banque mondiale daté de juin 2004 avait épinglé les « interventions discrétionnaires du gouvernement » et le « pouvoir des initiés » qui gangrènent le tissu économique.

Il est grand temps d’arrêter de fredonner la chansonnette (quelque peu lassante) du miracle tunisien…
Devrons-nous attendre un cataclysme pour s’y résoudre ?

Le Monde :

La réponse de la rédaction du Monde ne s’est pas faite attendre. L’auteur de l’article (Florence B.) m’a fait une réponse peu convaincante :

"Des lecteurs tels que vous sont décidemment décourageants…. Ainsi, je serais quasiment là pour faire la propagande de Ben Ali ???? Je ne sais même pas si cela vaut le coup de vous répondre….
Lisez donc les deux reportages qui précèdent et accompagnent ce papier économique (au total il y en avait trois). Le 23 octobre : En Tunisie, il y a ceux qui profitent du système et ceux qui enragent d’en être exclus ». Et le 26 octobre, « Le parcours fulgurant de Sakhr El Materi, le gendre tu président tunisien ». "

Moi :

Or je n’aime guère que la balle reste dans mon camp. Ma réponse est partie toute seule et restée, cette fois-ci, lettre morte :

Chère Florence,

Je me suis posé exactement la même question : Serait-il utile que je vous réponde ?

En fait, j’ai lu tous vos articles, absolument tous. Et je n’ai réagit qu’à un seul pour la simple raison qu’il me paraissait niait et simpliste au point de sembler (je dis bien sembler) complaisant. Je ne remets nullement en doute votre intégrité intellectuelle. Mais, permettez moi de trouver votre analyse économique (et c’est peut-être là, le problème) de la situation tunisienne un peu trop « bateau » ! Il faut dire qu’elle ne se distingue en rien (d’où peut-être ma réaction épidermique) de l’essentiel des commentaires qu’on voit par ci par là sur le miracle tunisien, sur le dragon de l’Afrique, sur la pertinence des choix économiques de ce p’tit pays (et surtout de son président dictateur)…

Le pouvoir tunisien a su, durant toutes ces années, se montrer sous son meilleur profil, se vanter de ses réussites économiques (alors que tout tourne à crédit et que les créances douteuses auront bientôt raison de l’ensemble) et de ses choix en terme de mixité et d’enseignement (alors qu’il ne fait que dilapider l’héritage Bourguibien).

Un poker menteur qui s’achèvera dans un bain de sang... [ce n'était pas sorcier de le voir, justement !]

Un autre point pourrait expliquer ma rogne (en tant que fidèle lecteur du Monde) : Vous ne parlez de la Tunisie que tous les cinq ans à l’occasion des élections… Et ce n’est sûrement pas avec cette approche épisodique qu’on arrivera à mettre la pression sur ce régime.

Voilivoilou, je me suis expliqué… Si vous passez en Tunisie, faites-moi signe et je vous montrerai que mes attaques n’ont rien de personnel…

Au plaisir de vous (re)lire.

Posté par tingitingi à 22:27 - Coups de gueule - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
Tags : Dar Gaïa, Oxala House, Revolution, République bananière, révolution qui couve, Tingitingi
  • Sur le bord de la rivière Complaisance, je me suis assis et j’ai pleuré…
  • Sentinelle que dis-tu de la nuit ?
  • Une énorme caisse de résonnance
  • Que l’espérance est violente !
  • Jossot, l'anarcho que j'aurais aimé être...
 

Vous pourriez être intéressé par :

Retour à La Une de Logo Paperblog

Ces articles peuvent vous intéresser :

A propos de l’auteur


Tingitingi 74 partages Voir son profil
Voir son blog

l'auteur n'a pas encore renseigné son compte

Magazine