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Doctrine aérienne : entretien avec J. de Lespinois

Publié le 20 janvier 2011 par Egea

La doctrine aérienne a une faible réputation en France : pourtant, l'arme est jeune et n'a cessé de prôner l'innovation. Mais il faut bien constater que la dissuasion d'une part, le modèle américain d'autre part ont un peu asséché la réflexion de cette arme. On observe depuis quelques temps quelques frémissements, occasionnés par le 75° anniversaire. Et c'est pourquoi il faut saluer l'œuvre fondatrice du LCL de Lespinois, qui a publié récemment "La doctrine des forces aériennes françaises : 1912-1976".

Doctrine aérienne : entretien avec J. de Lespinois

On lira avec la plus grande attention sa longue introduction (une quarantaine de pages) qui permet de naviguer dans tous les textes originaux qui sont placés à la suite : sans cette introduction, on aurait un peu de mal à discerner pourquoi tel règlement, pourquoi tel texte contribuent activement à l'émergence de cette doctrine française. La période s'arrête à 1976, mais elle est passionnante, car tous les grands thèmes me semblent y être (vu de mon œil de béotien, que les aviateurs me pardonnent). Jérôme de Lespinois a bien voulu répondre à mes questions : qu'il en soit remercié. Si vous avez des questions particulières, je les retransmettrai.

1/ Les trois grandes missions « reconnaissance », « bombardement » et « chasse » apparaissent-elles tôt ? et se constituent-elles tôt ?

Lors de sa constitution, en 1910, l'aéronautique militaire sert à la reconnaissance et à l'observation. Ces deux principales missions font d'ailleurs l'objet des développements doctrinaux les plus longs dans la première instruction de 1912. Cette dernière cite également le bombardement ou la chasse dont on perçoit déjà l'utilité mais qui restent difficiles à organiser sur le plan pratique. Cependant, dès le déclenchement de la première guerre mondiale, les unités sont spécialisées dans les missions de reconnaissance, mais aussi de chasse ou de bombardement. Les premières escadrilles et le premier groupe de bombardement sont constitués en novembre 1914. La première escadrille de chasse est créée en mars 1915, le premier groupe en mars 1916. Ce retard de la chasse sur le bombardement ou la reconnaissance n'est pas seulement dû à des facteurs liés aux opérations ou doctrinaux, il tient également à la conception tardive du Morane-Saulnier Parasol, premier appareil équipé pour les missions de chasse, tandis que les biplans comme le Voisin type III ou le Caudron G-3 sont plus facilement transformables en avion de bombardement.

2/ Pourquoi cette lente émergence de la doctrine ? Pourquoi la France a-t-elle plutôt pensé en « organisation » plutôt qu’en « doctrine » ?

Dans le domaine aérien, la doctrine a souvent été en avance sur la technique et l'organisation. Les prophètes de l'aviation, comme Clément Ader dès 1907, ont imaginé la plupart des missions et de l'organisation de nos aviations contemporaines. Il me semble que la notion de doctrine, au sens contemporain du terme, n'émerge et ne se dissocie de l'organisation, qu'après la deuxième guerre mondiale. Pendant l'Entre-deux-guerres, on raisonne d'abord en terme d'organisation pour de multiples raisons sur lesquelles il serait long de revenir mais qui prennent, je crois, leurs racines dans le très bel effort de réorganisation accompli par les lois de juillet 1873 et de mars 1882 sur l’organisation de l’armée et de son administration. Cette remise en ordre de l’outil militaire après la cuisante défaite de 1870 avait permis une mobilisation presque parfaite en 1914 et avait laissé un souvenir remarquable.

De toute manière, doctrine, organisation, équipement et emploi restent fortement liés. La doctrine ne constitue qu'une sorte de soupe à la manière d'un plasma de quarks et de gluons dont l'agencement forme ensuite les diverses matières concrètes que sont l'organisation, l'équipement et l'emploi.

3/ La France semble originellement rétive à l’Air power et au bombardement stratégique : comment l’expliquer ? Seulement pour des raisons technologiques ?

Le bombardement stratégique, c'est-à-dire la destruction d'objectifs au delà du théâtre des opérations, a toujours intéressé les aviateurs. Les premiers bombardements stratégiques en territoire ennemi ont été organisés par des aviateurs français en mai 1915, sur des usines allemandes à Ludwigshafen, à 200 kilomètres en arrière du front. Le bombardement stratégique a ensuite été interrompu par manque d'avions adaptés à la mission, mais pas seulement. Il y a également une question politique. Les gouvernements Briand et Clemenceau ne veulent pas provoquer des représailles allemandes en bombardant le territoire du Reich. Dans l'Entre-deux-guerres, sous l'effet combiné de facteurs, politiques liés à l'esprit de Locarno, institutionnels liés à la nécessaire coopération avec l'armée de terre, mais aussi de facteurs liés à la culture stratégique française, telle qu'elle a été décrite par Bruno Colson, l'armée de l'air développe une aviation de chasse défensive. Après la deuxième guerre mondiale, la constitution d'une aviation de bombardement stratégique apparaît hors de portée d'une France épuisée par plus de cinq ans de guerre. De plus, dans le cadre de l'OTAN, les Alliés se répartissent les tâches. Les Américains et les Anglais gardent l'aviation stratégique tandis que les Français, puis plus tard les Allemands, développent une aviation tactique et des avions de supériorité aérienne.

4/ Entre les deux guerres, un premier débat domine : l’existence d’une guerre aérienne propre à la troisième dimension ? comment a-t-il été conclu ?

Par la débâcle de mai 40 ! C'est sans doute par la réticence du haut-commandement à envisager cette guerre aérienne et à imaginer un pur affrontement de chasseurs dans le ciel sans lien avec les opérations terrestres que les Français se sont montrés incapables de conserver une supériorité aérienne même locale. La comparaison avec les Britanniques est frappante. Alors que ce sont les Français qui fabriquent, en 1934, le premier équipement capable de détecter un obstacle en utilisant l'écho électromagnétique, ce sont les Britanniques qui sauront exploiter cette invention et la Royal Air Force imaginer l'organisation militaire capable de lui donner toute son efficacité. Les Français donneront même ensuite aux Britanniques des équipements clés qui leur permettront d'améliorer très sensiblement les performances des radars de la Chain Home.

5/ Et l’autre débat, sur l’efficacité du bombardement stratégique ?

Le débat sur le bombardement stratégique, entendu comme la destruction d'un objectif non directement lié à la conduite des opérations - est capital. Il faut cependant distinguer le bombardement stratégique nucléaire et le bombardement stratégique conventionnel. Il ne fait pas de doute que la dissuasion nucléaire fondée sur la menace de bombardement stratégique des grands centres de populations a constitué un facteur de paix et d'équilibre tout au long de la guerre froide. Quant au bombardement conventionnel, le résultat des grandes offensives aériennes stratégiques de la deuxième guerre mondiale, des frappes de décapitation inspirées par Warden lors de la guerre du Golfe en 1991, des bombardements sur Belgrade lors de la campagne du Kosovo en 1999, ... fait encore aujourd'hui l'objet de vifs et passionnants débats théoriques. Comme l'a brillamment montré l'universitaire américain Robert Pape, l'arme aérienne est aujourd'hui l'outil de coercition militaire le plus efficace. C'est le choix des cibles et la capacité à estimer les effets qui déterminent la réussite ou l'échec de la coercition qui demeure essentiellement un processus d'ordre politique.

6/ Enfin, l’apparition de la dissuasion dans les années 1960 ne remet-il pas à l’honneur le principe du bombardement stratégique, quitte à stériliser le reste de la pensée doctrinale aérienne ?

La suprématie de la mission de bombardement nucléaire stratégique sur les autres aspects de la stratégie aérienne telle qu'elle a pu notamment apparaître à certaines périodes avec le Strategic Air Command aux Etats-Unis, le Bomber Command en Grande-Bretagne ou les Forces aériennes stratégiques en France, a parfois été qualifié de victoire des néo-douhétistes. Sans aucun doute, la réflexion doctrinale dans son ensemble et pas seulement celle liée à l'emploi de l'arme aérienne s'est retrouvée limitée dans son ambition et son objet par l'adoption du dogme de la dissuasion.

Mais je pense que la stérilisation de la pensée doctrinale militaire française est un dommage collatéral de la dépolitisation de l’armée dans les années 1960. L'armée de la IVe République comme celle des débuts de la Ve était une armée fortement politisée dont la réflexion s'élargissait bien au-delà du strict domaine militaire pour s'intéresser à la sphère politique ou sociale. Après le putsch des généraux, l’action de Pierre Messmer puis de Michel Debré en vue de dépolitiser les cadres militaires et de les ramener à une étroite soumission au pouvoir politique aura également comme effet secondaire d’enfermer les esprits et de borner la réflexion par le strict cadre conceptuel de la dissuasion nucléaire… y compris celle des aviateurs.

Mon colonel, je vous remercie de ces explications.

O. Kempf


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