Magazine Politique

Qu’est ce que la victoire ? (S. DUval)

Publié le 28 janvier 2011 par Egea

Samuel Duval est actuellement étudiant à Télécom ParisTech pour passer un mastère 2 de conception et architecture des réseaux.

victoire.jpg

Cela illustre que des magiciens de l'informatique sont capables de raisonner stratégiquement... Merci à lui.

O. Kempf

« La victoire est impossible en Afghanistan1 », déclarait récemment M. Gorbatchev, dernier dirigeant soviétique. Un peu plus tôt dans l’année, le président des Etats-Unis, M. Obama affirmait quant à lui à ses troupes à Bagram : « les forces armées des États-Unis n’abandonnent pas, nous persistons, nous persévérons, et ensemble avec nos partenaires nous gagnerons. J’en suis absolument certain2». Ces deux déclarations sont peut-être les plus remarquables parmi un concert de « petites phrases » sur le conflit afghan. Et il faut bien reconnaître que la tendance générale est plutôt au pessimisme quant à une victoire de l’OTAN dans ce pays.

Mais, de quelle victoire parlent-ils exactement ? S’agit-il de victoire militaire, de victoire politique ? Cette typologie simple en apparence recouvre en réalité des concepts plus subtils qu’il est utile de préciser. De plus, l’essor des médias de télévision et sur internet a révolutionné la perception de la victoire. Enfin, il est intéressant d’examiner l’exemple de l’intervention de l’OTAN en Afghanistan pour tenter de savoir si la notion même de victoire a encore réellement un sens aujourd’hui.

1. Victoire ou victoires ?

Tout d’abord, prenons une définition simple de la victoire : l’atteinte de ses objectifs. Dans ce cadre général, le vainqueur est celui qui impose sa volonté au vaincu. Cependant, cette définition de départ n’est pas suffisante car elle repose sur des strates successives plus complexes3. De façon à dissiper certaines confusions, il est utile de préciser les trois niveaux de guerre généralement admis par les spécialistes. Jusqu’au début du XXème siècle, on ne retenait que deux niveaux. Le niveau stratégique était celui où l’on décidait des objectifs nationaux : les buts de guerre et l’allocation des moyens à mettre en œuvre pour les atteindre. Le niveau tactique était celui de la conduite de la bataille en utilisant les moyens mis à disposition.

Le XXème siècle a vu apparaître un niveau intermédiaire, le niveau opératif. En effet, les guerres mondiales ont obligé les puissances impliquées à combattre sur plusieurs grandes zones d’opération en même temps et à coordonner leurs actions sur celles-ci. Le niveau opératif est donc celui du théâtre, par exemple en 1944 et 1945, l’Allemagne combattait sur deux fronts : à l’ouest face aux Anglo-américains et à l’est face à l’Armée Rouge. Elle avait donc besoin de deux commandements de niveau opératif pour chacun de ces théâtres.

On peut donc penser à première vue que l’on peut atteindre la victoire du niveau supérieur en accumulant des victoires du niveau inférieur. Une victoire opérative pourrait advenir à la suite d’une série de victoires tactiques c’est à dire de batailles gagnées et la victoire stratégique serait obtenue en battant l’ennemi sur tous les théâtres d’opération. C’est ce que le général de Gaulle exprimait dans sa célèbre proclamation : « La France a perdu une bataille ! Mais la France n’a pas perdu la guerre ! 4» Lors de la Seconde Guerre Mondiale, les Alliés ont effectivement remporté la victoire stratégique sur l’Allemagne nazie en la battant sur tous les théâtres où elle était présente.

Cependant, cette description simple et confortable ne résiste pas à l’épreuve de l’Histoire. Examinons par exemple la guerre du Vietnam, les Etats-Unis ont été acculés au retrait de leurs troupes en 1973, ce qui peut être considéré comme une défaite stratégique, après avoir gagné toutes les batailles où ils ont combattu les communistes viet congs. Inversement, le bloc occidental a incontestablement remporté la victoire face au bloc communiste lors de la Guerre Froide sans que l’on puisse réellement observer de victoire tactique ou opérative.

Ainsi, avant d’affirmer péremptoirement que la victoire est impossible ou à portée de main, encore faut-il savoir de quel niveau de victoire il s’agit.

2. La victoire des perceptions

Par ailleurs, la prépondérance des médias et leur influence grandissante sur l’opinion publique et les gouvernants ont modifié la perception qu’une nation avait de la victoire. Le tournant est incontestablement la guerre du Vietnam. Lors de l’offensive du Têt en 1968, le Viet Cong a attaqué simultanément une centaine de villes du Sud-Vietnam avec plus de 80 000 hommes. Après quelques heures de confusion due à la surprise, les Américains et leurs alliés sud-vietnamiens ont repris l’initiative et infligé au camp communiste une défaite tactique nette. Les assaillants sont repoussés en deux ou trois jours pratiquement partout et leurs pertes s’élèvent à plus de 45 000 tués5. Pourtant, cette victoire tactique américaine a abouti à la défaite stratégique. En effet, suite à l’offensive du Têt qui a été très médiatisée, le peuple américain a pris conscience que la victoire stratégique au Viet Nam n’était pas pour demain comme l’annonçaient pourtant les généraux et les dirigeants politiques. Le mouvement de contestation populaire initié à ce moment par les intellectuels et les artistes a fini par avoir raison de l’engagement des Etats-Unis au Viet Nam.

De nos jours, ce phénomène s’est encore amplifié avec le développement d’Internet et de la télévision par satellite qui permet d’avoir accès à l’image quelques minutes après l’événement filmé. Ceci entraîne un manque de recul face à l’événement, et une embuscade dans une vallée perdue d’Afghanistan filmée par un insurgé au moyen d’un caméscope, peut être interprétée par les internautes français comme une défaite décisive.

Par ailleurs, la disparition progressive des journalistes spécialisés dans les grands médias6 ainsi que le désintérêt du grand public et des élites politiques de notre pays pour les sujets de défense7 influencent de façon négative la perception de l’intervention militaire en Afghanistan. 70% des Français sont hostiles à cette intervention8. Les titres de la presse écrite au sujet des soldats morts pour la France se contentent le plus souvent de tenir à jour le décompte macabre de ceux qu’ils dépeignent comme des victimes. La communication du ministère de la Défense déploie pourtant des efforts sans précédent pour fournir des éléments à la presse sur l’action des armées sur le théâtre afghan. Des documents, accessibles à tous9, montrent des avancées sensibles et donnent un sens au sacrifice de nos hommes : 5 millions de réfugiés afghans sont rentrés au pays depuis 2002, la mortalité infantile a baissé de 26% depuis 2005, etc. Mais ce message reste complètement inaudible dans les médias français.

Les armées peuvent donc remporter autant de batailles que possible, si la perception qu’en a l’opinion publique est faussée, cela ne sert de rien.

3. Victoire en Afghanistan ?

Pour revenir à la guerre que mène l’OTAN au sein de la FIAS 10 contre les insurgés islamistes en Afghanistan, est-il possible d’obtenir la victoire ? Messieurs Gorbatchev et Obama sont, semble-t-il, d’avis contraires. Il convient néanmoins de préciser là encore, de quelle victoire il s’agit.

La victoire de niveau stratégique en Afghanistan pourrait être atteinte à condition de l’obtenir au niveau opératif sur le théâtre afghan lui-même et sur le théâtre de l’opinion publique.

Les nations occidentales sont encore influencées aujourd’hui par un modèle de guerre datant de la Grèce antique. A cette époque, la guerre se limitait souvent à une bataille décisive où le vainqueur restait seul maître du terrain après avoir massacré le vaincu fuyant. Obtenir ce type de victoire face aux Taliban et autres islamistes paraît hors de portée. En revanche, restaurer l’autorité d’un gouvernement légitime sur l’ensemble des provinces du pays en limitant la violence au niveau le plus bas possible, peut constituer un but de guerre réaliste et accessible à moyen terme sur le théâtre afghan.

La victoire sur le théâtre de l’opinion publique française est beaucoup plus hypothétique. Au moment de l’entrée de l’OTAN en Afghanistan en 2001, personne pourtant ne contestait en France le bien-fondé de cette intervention à l’encontre de ceux qui avaient abrité les terroristes du 11 septembre. Dix ans après, il serait souhaitable que la presse sorte de sa logique de « body counting 11» et décrive les difficultés persistantes de l’OTAN mais aussi les progrès indéniables. Par ailleurs, la tendance des médias à traiter l’information sous l’angle émotionnel s’applique mal au contexte de la guerre : « La dérive vers l'émotionnel et le compassionnel, appliquée à un théâtre de guerre, est une catastrophe. C'est un point de fragilité des démocraties, et les insurgés le savent. 12»

En conclusion, on voit donc que la victoire est non seulement affaire de définition mais aussi de perception. De plus, la recherche de l’émotion qui semble être la méthode privilégiée des médias d’aujourd’hui ne permet pas le nécessaire recul de la raison pour apprécier sereinement les situations de guerre. Ces situations sont elles-mêmes, par essence, source d’incertitude.

Toutefois, une nation démocratique n’obtient pas de victoire stratégique à l’encontre de son opinion publique. Un effort de pédagogie est donc absolument nécessaire aux niveaux militaire bien sûr, mais aussi politique et journalistique pour bien faire comprendre les enjeux des interventions dans lesquelles la France est engagée. Il ne s’agit évidemment pas de censure ou de rétention d’informations qui ne sont ni admissibles ni réalistes au siècle de Wikileaks, mais de raison et de responsabilité, sous peine de voir se reproduire le syndrome de la guerre du Vietnam.

références

  1. Interview pour la BBC du 27/10/10 : http://www.bbc.co.uk/news/world-south-asia-11633646
  2. Discours du président Obama aux troupes américaines à Bagram, Afghanistan le 28/03/10 : http://www.whitehouse.gov/the-press-office/remarks-president-troops
  3. Tactique théorique, Général Michel Yakovleff, Economica, 2009, p.37-38.
  4. Affiche placardée sur les murs de Londres en juillet 1940
  5. Tet!: The Turning Point in the Vietnam War, Don Oberdorfer, The Johns Hopkins University Press, 1971, p. 261.
  6. Un monde à eux, Weronika Zarachowicz, Télérama n°2944 du 17 juin 2006.
  7. Compte rendu de la séance du 27/10/2010 de la commission de la défense et des forces armées de l’Assemblée Nationale : http://www.assemblee-nationale.fr/13/cr-cdef/10-11/c1011012.asp
  8. Sondage Ifop pour l’Humanité du 12/07/2010
  9. http://www.defense.gouv.fr/content/download/98302/951638/file/ENGAGEMENT FRANCE EN AFGHANISTAN.pdf
  10. FIAS: International Security Assistance Force
  11. Décompte des morts
  12. Interview de M. Pierre Servent, ancien journaliste, pour la Voix du Nord, 25/02/2010 : http://www.lavoixdunord.fr/France_Monde/actualite/Secteur_France_Monde/2010/02/25/article_guerre-et-medias-les-insurges-font-des.shtml

Samuel Duval


Retour à La Une de Logo Paperblog

A propos de l’auteur


Egea 3534 partages Voir son profil
Voir son blog

l'auteur n'a pas encore renseigné son compte l'auteur n'a pas encore renseigné son compte

Magazines