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Révolution en Égypte : victoire ou illusion?

Publié le 13 février 2011 par Gregorykudish
Le 11 février, après plus de deux semaines de manifestations et de protestations massives de la part de millions d’Égyptiens, Hosni Moubarak démissionne enfin de son haut poste politique. Après la victoire du peuple tunisien sur Ben Ali, c’est l’Égypte qui se débarrasse de son dictateur, agrippé depuis 30 ans au pouvoir. Alors que des millions d’Égyptiens hurlent de joie dans les rues, l’armée s’arroge le pouvoir de la direction du pays. La jeunesse égyptienne réclame déjà la démocratie, la liberté. En écoutant les médias, on pourrait croire que l’Égypte vient d’entamer sa phase de transition vers la démocratie. Une victoire pour l’Égypte, dites-vous? Ou illusion d’une victoire?
Démocratie. Concept provenant de la Grèce antique, la démocratie renvoie, au sens littéral, au pouvoir du peuple, par le peuple, et pour le peuple. Vu sous cet angle-là, on est porté à croire que le départ de Moubarak est le début d’une transition démocratique. Le dictateur déchu par le peuple, c’est au peuple de prendre le pouvoir. Or, ce serait-là adopter une vision beaucoup trop simplificatrice de la démocratie, laquelle exige, au-delà de la souveraineté du peuple, des institutions politiques solides et une culture bien particulière. En effet, nombreux sont les États où l’établissement de la démocratie est venu bien des décennies, sinon des siècles, après la révolte du peuple contre la tyrannie. Et pour nous en convaincre, il n’est point nécessaire de parcourir l’histoire du monde arabe, pauvre en expériences démocratiques. L’exemple de la France suffit à bien des égards.
Tous les livres d’histoire s’entendent sur une date-clé : 1789, l’année de la révolution française, du renversement de la monarchie. Le 26 août de cette année-là, on signe la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. On y défend le droit à la liberté, à la propriété, à la sûreté, à la libre opinion. Pourtant, cela n’a pas empêché Robespierre, trois ans plus tard, de trancher la tête à des milliers de Français sous prétexte que ces derniers s’opposaient à la République. Et que dire du retour de la monarchie en 1815, sans oublier les deux Empires que la France a connus, à peine quelques décennies à la suite de la révolution du peuple de 1789? Démocratique aujourd’hui, la France a connu plusieurs régimes autoritaires depuis la révolte du peuple de 1789. Autre fait non négligeable : alors que le taux d’alphabétisation en France n’était que de 47% pour les hommes et 27% pour les femmes pour la période 1786-1790, il s’élève aujourd’hui à 99% pour les deux sexes. Il en va de même pour les autres démocraties, à l’exception de l’Inde qui affiche un taux d’alphabétisation de seulement 61%, avec 52,2% des femmes analphabètes.
Ce détournement historique vers la France et cette comparaison entre le degré de démocratisation et le taux d’alphabétisation illustrent un constat réel : la transition démocratique n’est pas l’affaire de quelques semaines. Les Égyptiens peuvent bien se féliciter de leur victoire sur un autocrate. Cependant, le gros du travail vers le passage à la démocratie vient à peine de commencer. Qui dirigera l’Égypte dans les mois à venir? L’armée? Le peuple? Si c’est l’armée, le peuple égyptien continuera de manifester, car le pouvoir de l’armée n’est point plus démocratique que celui de Moubarak. Ce sera alors au peuple égyptien de se gouverner soi-même. Mais se gouverner comment? Par l’élection des Frères musulmans? Si ces derniers en venaient à prendre le pouvoir, la politique égyptienne serait marquée par une orientation théocratique, ce qui éloignerait l’Égypte bien loin du chemin vers la démocratie. Pour se diriger vers la démocratie, les groupes politiques de l’Égypte devront accepter de se soumettre à des règles et à des procédures qui permettront de résoudre leurs différends par la négociation de compromis. Principe de base soutenu par Diane Éthier du département de Science politique de l’Université de Montréal et par bien d’autres politologues, la résolution de différends par la négociation de compromis requiert une très bonne organisation des institutions politiques de l’État, organisation construite sur le principe de la séparation des pouvoirs et de l’État de droit. Pour l’Égypte, une telle organisation politique est loin d’être effective. Si le peuple égyptien peut aujourd’hui essuyer ses larmes de joie pour avoir réussi à destituer Moubarak, je ne serai pas surpris qu’il sera en train de franchir, dans les mois ou années à venir, le dernier rempart de son illusion d’une démocratie proche.

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