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"L'éthique de la production de monnaie" de Jörg Guido Hülsmann

Publié le 15 février 2011 par Francisrichard

éthique monnaiePaul Ricoeur faisait une distinction entre éthique et morale. Il ne s'agissait pour lui que d'une nuance, qui avait tout de même son importance. Pour lui l'éthique était supérieure à la morale parce qu'elle mettait l'accent "sur ce qui est estimé bon" plutôt que "sur ce qui s'impose comme obligatoire".

C'est pourquoi, me semble-t-il, Jörg Guido Hülsmann ici a orienté son propos sur L'éthique de la production de monnaie, dans son livre publié aux éditions L'Harmattan ici, plutôt que sur sa moralité.

Dans cette étude l'auteur s'appuie tout du long sur des textes de l'Eglise catholique et sur des textes économiques de l'école autrichienne, tant il est vrai que les préoccupations morales catholiques s'accordent bien avec les conceptions des économistes de cette école, notamment sur le capitalisme tel qu'il devrait être :

"Le système social de division du travail reposant sur un respect intégral et universel des institutions fondamentales de la société, à savoir la propriété privée et la liberté d'association."

Pour ce qui concerne la monnaie Hülsmann parle donc dans son livre de ce qu'est la production naturelle de monnaie, de l'inflation et des systèmes monétaires tels qu'ils découlent de l'inflation.

Qu'est-ce qu'une monnaie naturelle ? "Tout type de monnaie dont l'usage est le résultat de la coopération naturelle des individus".

Pendant des millénaires les hommes se sont servis de monnaies naturelles telles que l'or, l'argent, le cuivre, non pas "en raison de leurs qualités physiques, mais parce que des individus libres les ont spontanément choisies pour remplir cette fonction".

Ce qui caractérise les monnaies naturelles c'est d'avoir une valeur intrinsèque, d'être susceptibles d'être consommées, avant d'être utilisées comme moyen d'échange. Il existe toutefois une autre monnaie naturelle que les métaux précieux, la reconnaissance de dette, c'est-à-dire la monnaie de crédit, qui "ne tire sa valeur que de l'espérance d'un remboursement futur sous forme de marchandise" , mais elle ne peut donc pas naturellement prendre de grandes proportions.

A contrario le papier-monnaie n'a jamais été au cours de l'histoire une monnaie naturelle au sens de la définition rappelée ci-dessus :

"Les gouvernements ont émis du papier-monnaie auquel ils ont conféré cours légal, imposant ainsi à chaque citoyen l'obligation légale de l'accepter en paiement."

Il en est de même de la monnaie électronique.

La monnaie naturelle revêt la forme de certificats incorporés matériellement ou non à la monnaie. Dans le premier cas il y a un lien avec les poids et mesures de la matière, dans le second il s'agit de substituts qui certifient une quantité de métal précieux.

La production naturelle de monnaie ?

"Sur un marché libre, la production monétaire s'intègre pleinement à la division générale du travail. Des pièces supplémentaires sont fabriquées aussi longtemps que cette production offre les meilleurs retours possibles sur les ressources investies dans la production. La production est réduite dans la mesure où les perspectives offertes par les autres branches de l'industrie deviennent meilleures."

La production naturelle de monnaie ne peut être légitime qu'en respectant un certain nombre de règles éthiques, par exemple ne pas tromper sur la marchandise qu'elle certifie. L'utilisation de la monnaie ne peut être éthique que s'il n'en est pas abusé en pratiquant des taux d'intérêt excessifs, c'est-à-dire usuraires, ou illégitimes, par exemple en prélevant un intérêt tout court dans le cas de crédit à la consommation.

Est-il possible que l'économie croisse sans que ne croisse le stock de monnaie ? La réponse est oui. La seule conséquence est que les prix monétaires des biens et services produits en plus grande quantité vont baisser. En cas de forte croissance la diminution de la taille des pièces en un métal précieux peut se résoudre par l'adoption d'un autre métal précieux. La baisse des prix peut alors être anticipée par les entrepreneurs qui doivent réduire leurs coûts, comme c'est le cas aujourd'hui sur le marché des ordinateurs et des technologies de l'information.

L'auteur démonte les sophismes suivants :

- la thésaurisation empêche l'économie de fonctionner

- la déflation doit être combattue

- "la manipulation du stock de monnaie peut être un instrument adapté au rétablissement de l'équilibre sur certains marchés"

- "le papier-monnaie peut aider à faire baisser le taux d'intérêt et promouvoir ainsi la croissance économique"

- "la monnaie doit constituer le point d'ancrage qui garantit la stabilité économique"

- le coût de la fabrication de pièces est prohibitif comparé à celui du papier-monnaie.

L'inflation ?

"On peut définir l'inflation comme l'augmentation de la quantité nominale d'un moyen d'échange au-delà de la quantité qui en aurait été produite sur le marché libre."

Autant dire que cette définition n'a rien à voir avec l'acception communément admise.

Si l'on entend le marché libre comme la "coopération sociale conditionnée par le respect des droits de propriété", l'inflation ne peut résulter que d'une violation des droits de propriété, ce que l'on se garde bien de faire transparaître.

Si la contrefaçon privée peut exister, ses effets sont limités comme l'explique l'auteur. Il en est ainsi des certicats gagés sur des réserves fractionnaires. Tout change à partir du moment où l'Etat entre en scène :

"En tous temps et en tous lieux, ce sont les gouvernements qui ont été les principaux bénéficiaires de l'inflation [...]. Ils ont d'abord cessé de la combattre, avant de la faciliter, de l'encourager pour finalement la promouvoir de toutes leurs forces. Ils ont entravé puis supprimé le marché libre de la production de monnaie, tout en mettant en place des institutions qui étaient destinées à entretenir une inflation perpétuelle et qui étaient remodelées en permanence afin d'augmenter leur potentiel inflationniste."

Comment ?

En accordant des privilèges à certains aux dépens des autres. L'auteur nous explique comment les gouvernements procèdent. Ils ont recours :

- à la contre-façon légale : en légalisant des réserves fractionnaires et en dépréciant des pièces

- aux monopoles légaux

- au cours légal

- aux suspensions légales des paiements : le refus de rembourser la contrepartie métallique des certificats

L'auteur montre ce que ces dispositions entraînent, seules, ou combinées. Et ce n'est pas triste. Il montre ainsi le processus qui a conduit à l'introduction de papiers-monnaies "au prix d'atteintes progressives à la propriété privée et au prix de ruptures massives de contrat perpétrées par les banques centrales".  

Si le montant de crédit privé accordé "est toujours limité par des actifs présents et les espérances de revenus", il n'en est pas de même du crédit public qui est illimité, d'autant que les banques centrales, qui sont les obligées des gouvernements, ont le pouvoir de créer "ex-nihilo n'importe quelle quantité de monnaie sans limitation technique ou économique." Il en résulte que les dettes publiques explosent. Au cours des 40 dernières années, par exemple, la dette publique américaine a été multipliée par 30,6 tandis que la masse monétaire de base n'augmentait "que" d'un facteur 7,6.

L'inflation décrétée entraîne la croissance des Etats. Elle favorise le prolongement de la durée des guerres. Elle permet de spolier les citoyens. Elle réduit le nombre des véritables entrepreneurs opérant avec leur propre argent. Elle détruit ou empêche l'épargne. Elle conduit à l'endettement non seulement public mais privé, en conséquence à la servitude. Est-ce bien éthique ?

L'évolution des systèmes monétaires internationaux au cours des deux trois derniers siècles, voire davantage, est à mesurer à l'aune de celle de l'inflation décrétée par les gouvernements et leurs complices banquiers, qui en sont les premiers profiteurs, favorisée par les réserves fractionnaires des banques et les papiers-monnaies. L'auteur nous en retrace l'histoire en fin d'ouvrage.

Je ne résiste pas au passage à citer ce que Hülsmann dit du FMI et de la Banque Mondiale que j'évoquais dans un article récent de ce blog  [La dernière motion d'Oskar Freysinger: sortir la Suisse du FMI ] :

"Ces deux institutions, de nos jours, ne sont en réalité que de grosses machines servant simplement à redistribuer une partie des revenus des contribuables des pays développés pour le compte des gouvernements irresponsables des pays sous-développés."

Jörg Guido Hülsmann termine toutefois sur une note d'espoir. Cette évolution n'est pas irréversible. Il rappelle que la Chine, après avoir connu cinq siècles d'hyperinflation répétée, de l'an 960 à 1455, en raison de ses expériences de banques à réserves fractionnaires et de papier-monnaie, a su retrouver une solidité financière "lorsque le pouvoir politique cessa d'interdire la circulation des pièces d'argent et de cuivre". Il rappelle que "les pères fondateurs de la Constitution des Etats-Unis, dans un geste glorieux, privèrent de base légale la pratique centenaire du papier-monnaie colonial". Enfin il prend l'exemple du président américain Andrew Jackson :

"qui, s'opposant à la résistance effrénée des cercles de la banque et de la finance arc-boutés sur leurs droits acquis, retira tous les privilèges légaux attribués à toutes les banques à réserves fractionnaires et réduisit la dette publique à un montant que n'importe quel citoyen riche eût été en mesure de rembourser."  

Francis Richard


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