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Le choix des mots chez l’historien

Publié le 21 février 2011 par Legraoully @LeGraoullyOff

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Graoulliennes, Graoulliens, amical bonjour de la pointe Bretagne ! Figurez-vous qu’en fouillant mes archives d’étudiant, j’ai retrouvé le compte-rendu d’une conférence donnée par monsieur Bertrand Lançon, historien spécialiste de l’Antiquité tardive, en 2008. J’ai donc décidé de partager avec vous ce texte, réceptacle d’une conception pertinente du travail d’historien. Allons-y :

Le choix que fait l’historien pour assurer la transmission d’un monde passé crée l’Histoire et est constitutif de son rôle de mémoire. Si on se prive d’une explication chronologique du monde, celui-ci reste incompréhensible, ce qui justifie pleinement, d’un point de vue éthique, le rôle de transmission que remplit l’historien. Pour mener cela à bien, les mots se trouvent toujours opposés à la nécessité d’un choix extrêmement contraignant qui justifie, aux yeux de Bertrand Lançon, son passage à l’écriture romanesque, laquelle complète d’une façon narrative ce qui est transmis dans son travail d’historien. L’historien doit aller vers une grande sobriété : pour être compris, il doit écrire les questions qu’il se pose, les démarches qu’il adopte, les découvertes qu’il fait et surtout, ses propres interprétations.

Une pratique décente de l’Histoire demande une vigilance par rapport aux mots : on ne peut pas plaquer sur une période passée des mots du présent. Il y a nécessite d’une justesse dans l’approche pour que la transmission d’un monde passé ne soit pas faussée en lui appliquant des catégories du présent. Or, cela pose problème dans la mesure où l’historien doit souvent passer par la traduction, et comme aucune langue n’est le décalque exact d’une autre, à plus forte raison si l’une est séparée de l’autre par plusieurs siècles, il n’est pas rare que l’on rencontre dans des textes anciens des termes qui renvoient à des notions qui n’ont pas de signifiants aujourd’hui, et pourtant, on ne peut pas en faire l’économie. Il faut donc choisir de dire la notion soit en conservant l’original soit en prenant le risque de traduire, cette dernière option étant la plupart du temps impossible. Le langage, à cet égard, est donc la véritable matière première de l’Histoire, et pour que la transmission soit assurée, l’historien doit faire un choix qui confine à un savoir-faire voire à un art.

Le choix commence par la difficulté de se dire soi-même. Au XIXème siècle, les historiens spécialistes de l’Antiquité étaient appelés « Antiquaires », ce qui n’est plus possible aujourd’hui du fait de la signification qu’a pris le terme aujourd’hui. D’autres termes, parfois employés, ne sont guère plus convaincants : « antiquiste » fait figure de néologisme boiteux et « antiquisant » contient une idée de faire-semblant inappropriée. D’où l’emploi de longues périphrases qui traduisent l’impossibilité de se définir en un seul mot.

Pour écrire l’Histoire, un historien choisit-il vraiment ses mots ? S’il lui arrive de relâcher sa vigilance, c’est qu’il croit avoir affaire à des représentations déjà établies dans l’esprit des autres. Or, le « déjà-dit » n’a pas valeur de preuve. On dit souvent « L’Empire romain s’est effondré » comme si c’était une évidence absolue, mais tel n’est pas le cas : c’est du « déjà-dit », une idée reçue comme en relatent bien des historiens. Il en va de même pour l’expression consacrée « les invasions barbares » dont le simple usage introduit un clivage saisissant entre les historiographies françaises et allemandes, puisque ces dernières parlent de « migrations ». Le risque vient du simple fait que l’historien soit un homme de son temps : on ne peut pas ignorer que suivant l’époque à laquelle on vit, il y a tel ou tel désir relatif à une période passée. Pierre Courcelles, par exemple est l’auteur d’une Grande histoire littéraire des grandes invasions germaniques divisée en trois parties : 1. La libération – 2. L’occupation – 3. La libération. En somme, il a décrit ce qui a eu lieu au Vème siècle ap. J.C. avec le vocabulaire de la seconde guerre mondiale. Or, même s’il est vrai que nous sommes tous des produits de l’Histoire et que nous disons l’Histoire avec ce que notre époque fait de nous, l’historien est justement supposé être capable d’adopter un certain recul par rapport à sa propre situation.

L’historien, pour être pertinent et ne pas commettre ce genre d’anachronismes, se trouve donc acculé à certains refus d’expressions. Ainsi, il n’est pas juste de parler de « religion romaine », puisque cela cache le fait qu’elle ait été adoptée au-delà de la seule ville de Rome. Donc, à moins d’employer une périphrase, que faire ? Si l’on parle de « paganisme », on emploie le vocabulaire polémique chrétien. On ne peut pas non plus parler de « polythéisme » puisque ce n’en est qu’un aspect. Voilà donc deux écueils à éviter, la schématisation et l’approximation, face auxquels on est toujours contraint d’en dire plus. Le problème se pose aussi par rapport à des mots qui n’existent pas dans le vocabulaire gréco-latin et qu’il est pourtant tentant d’employer pour faire une analogie, mais « Etat » n’a pas le même sens que « Res publica », pas plus que « Cour » n’a le sens de « Palais sacré ». Pour parler du sommet de l’état romain de façon exacte, on se trouve donc contraint d’employer la terminologie latine, mais il faut aussi pouvoir être intelligible pour un lecteur actuel, d’où l’obligation dans laquelle on se trouve d’expliquer chacun des termes et de multiplier les extensions.

Pour revenir aux problèmes que pose la traduction, il faut aussi se méfier des faux amis tels que « lepra » qui désigne toutes les affections dermatologiques et non pas exclusivement la lèpre dont le nom a un contenu très lourd de sens. Il faut donc passer par une explication pour éviter que le lecteur moderne ne décode avec des catégories qui sont celles de son temps en faisant un contre-sens. Sinon, quand on lui dit que la police, à Rome, était assurée par les « notarii », il interprète aussitôt le terme dans son acception contemporaine, à moins que l’on prenne la peine de préciser qu’il s’agissait de scribes auxquels on confiait des tâches de juges d’instruction. Des transpostions doivent être faites pour rendre lisible le monde dont on parle ; quand on est animé par le souci de transmettre quelque chose, c’est une lapalissade. On croit certains termes absolument intemporels, comme « Crise » ou « révolution », mais il faut pouvoir en étayer l’emploi, et même si celui-ci est étayé, l’usage de ces mots doit être fait à bon escient. On parle de la « crise du IIIème siècle », mais il n’y a aucune unité géographique et événementielle qui justifie cette dénomination. Henri-Irénée Marrou parle du principat romain comme d’un régime totalitaire, mais ça n’a rien à voir avec ce qui s’est fait dans les années 1930. On peut s’opposer à ce qu’un pouvoir se fasse plus fort, mais il ne faut pas sombrer dans l’hyperbole pour autant.

Certains anachronismes peuvent être voulus, à l’image des « défunts très spéciaux » de Peter Brown évoquant le culte des saints, ou encore, pour désigner ces derniers, l’expression « imprésarios du divin » chez le même auteur. Ce sont là des comparaisons fécondes. En revanche, beaucoup d’anachronismes sont involontaires. Ceux-là déméritent complètement et faussent la compréhension. Dire qu’Augustin a fréquenté l’Université alors que celle-ci n’existait pas en son temps témoigne d’un désir de transmission trop brute qui déforme le passé dont on parle. Mais si le but est bien de rendre lisible au public contemporain un monde passé, il ne consiste pas à produire une telle anamorphose. Les exemples de cette sorte sont malheureusement légion.

Curieusement, les historiens semblent redouter que l’on crée du langage. Pourtant, le néologisme est parfois utile pour exprimer des notions pour lesquelles le dictionnaire n’offre pas de signifiant. Christoph Poniam est l’inventeur du terme « sémiophore » désignant un objet porteur de signe. A ce jour, personne d’autre encore n’a osé employer ce terme qui est pourtant explicite et pas plus barbare que beaucoup d’autres. Amusé par cette attitude de méfiance vis-à-vis de la création de mot, Bertrand Lançon déclare que faire du néologisme revient à faire des ronds dans l’eau : on a rarement un écho, mais c’est un travail sur la langue qui est très productif et peut donner le jour à des termes exprimant à eux seuls ce que l’on exprime habituellement en trois lignes, comme le terme de « Nausomonde » qui désigne une conception du monde comme essentiellement malade, où la maladie est l’ordinaire de l’être et la vie dirigée vers le besoin de s’en sortir, comme c’est le cas dans un univers judéo-chrétien marqué par la faute originelle. Il ne faut pourtant jamais hésiter à profiter de l’évolution de la langue pour éclaircir la réalité passée.

Pour résumer, le choix des mots chez l’historien répond à une double posture déontologique : il faut faire comprendre une époque avec des catégories contemporaines, sans pour autant décoller du passé. L’historien est donc obligé d’éliminer pour décrire au plus près possible un monde en collant à ses conceptions langagières. On se situe ici aux limites de l’exercice dialectique. L’historien ne doit pas prendre les mots à la légère et faire l’économie du questionnement relatif à ses responsabilités. Il fait en somme un va-et-vient créatif entre le monde qu’il décrit et celui d’aujourd’hui, tout en luttant contre les idées reçues. On a cru pouvoir penser que l’Histoire était une science et que le style n’y avait pas d’importance, mais le simple fait qu’on ne puisse dire n’importe quoi et qu’il faille repenser en permanence la manière dont on assure la transmission d’une époque fait qu’il y a au contraire un important travail stylistique à fournir. Derrière le langage, il y a toujours une voix, une présence humaine que l’historien ne peut pas abolir : ce serait se décharger de ses responsabilités sur une réalité absolue qui n’existe pas. L’historien, à cet égard, est un hybride : sa matière première est dans les textes, qu’il interprète mais qu’il doit aussi transmettre, ce qui nécessite de savoir être entendu des gens de son époque et donc de travailler son écriture avec soin, ce qui est une véritable forme d’art. L’historien qui ne sait pas transmettre est condamné à une forme de solitude.

Voilà, c’est fini, j’espère que vous aurez appris des choses. Allez, kenavo !


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