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Après les juges, les diplomates ?

Publié le 22 février 2011 par Sylvainrakotoarison

Manœuvre politicienne ou inquiétude corporatiste ? Une tribune qui risque bien de déclencher des polémiques contreproductives.

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Avec le renversement des deux piliers de la politique méditerranéenne de la France, Zine Ben Ali et Hosni Moubarak et les autres soulèvements ou révolutions en cours, que ce soit en Libye, au Yémen, au Bahreïn, en Algérie, en Jordanie, au Maroc, et même en Iran, la politique étrangère française est sans aucun doute très secouée et devra être redéfinie clairement et si possible rapidement.

Elle est assurément plus déstabilisée que dans d’autres pays, notamment aux États-Unis de Barack Obama qui ont montré, avec la révolution égyptienne, une retenue et une prudence très efficaces.

Par ailleurs, les affaires politico-vacancières de la représentante de la diplomatie française, Michèle Alliot-Marie, qu’elle ait commis des actes répréhensibles ou pas, polluent quotidiennement le message que la France veut délivrer dans cette période très incertaine.

Une mystérieuse officine

Dans le journal "Le Monde" daté du 23 février 2011 est publiée une tribune sous le nom de "Marly", un collectif de diplomates en activité ou à la retraite qui s’est réuni plusieurs fois pour évoquer la politique extérieure de la France.

L’objectif de la tribune est de dénoncer « certains choix du chef de l’État » en livrant « son analyse critique de la politique extérieure de la France sous Nicolas Sarkozy ».

Hélas, si le papier commence par ces mots : « La manœuvre ne trompe plus personne », j’ai l’impression que la phrase risque plutôt de se retourner contre ces soi-disant diplomates. J’écris "soi-disant" puisque rien ne prouve que ce collectif réunit réellement des diplomates, il faut juste les croire sur parole.

Et c’est là que cela cloche. Quel est le but d’une telle initiative ? Essayer d’influer sur la politique extérieure, l’améliorer, la rendre plus efficace ? Ou faire de l’antisarkozysme primaire ?

Pourtant, la politique extérieure de la France est critiquable sur bien des points, c’est certain, et sans doute sur une absence de vision claire, celle qui a permis à De Gaulle par exemple, mais pas seulement, de donner à la France une voix forte et écoutée au sein de la communauté internationale.

Ainsi, sur le principe de faire une analyse critique, on ne peut rien reprocher, au contraire, c’est un droit dans une démocratie, mais sur la méthode de ce mystérieux commando "Marly", il y a beaucoup à redire.

Représentativité d’une lettre …anonyme

La première critique que je formulerai, c’est que le texte ne cesse de mettre en exergue "les diplomates" : « Les diplomates français n’ont qu’un souhait… », « Les diplomates appellent de leurs vœux une telle réflexion… » etc. alors qu’ils ne représentent rien, ils n’ont même pas le courage de signer leur texte et on ne sait ni le nombre, ni la réelle diversité (ils revendiquent une diversité de génération et d’opinion politique), ni même si ce sont bien des diplomates. Ce qui est bien avec les tracts anonymes, c’est qu’on peut tout dire, et n’importe quoi. La lâcheté du verbe ?

Si je m’en tiens à ce que dit le texte, c’est pour le moins maladroit sinon de la désinformation de se présenter comme "les diplomates français", même pas "des" diplomates, ou "certains" diplomates. J’imagine que ce n’est pas un syndicat, ni des représentants du personnel ni rien de tel. Au nom de quoi se sentent-ils investis de parler pour tout leur corps ?

Corporatisme ?

La démarche se voudrait apolitique mais fleure bon, comme je l’ai écrit au début, l’antisarkozysme primaire. Pourquoi pas ? mais dans ce cas, la crédibilité en devient quasi-nulle. Pour preuve, dans une même phrase, le texte parvient à "casser" à la fois Claude Guéant, Hervé
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Gaino et Michèle Alliot-Marie :
« Nous sommes à l’heure où les préfets se piquent de diplomatie, où les "plumes" conçoivent de grands desseins, où les réseaux représentant des intérêts privés et les visiteurs du soir sont omniprésents et écoutés. ».

La critique contre les "préfets" et contre les "plumes" est assez intéressante d’autant plus qu’elle n’est pas nouvelle : de tout temps la diplomatie française a accueilli en son sein de nombreux écrivains, que ce soit Chateaubriand (pour le plus illustre d’entre eux) que des personnages plus récents comme Pierre-Jean Rémy (académicien récemment disparu) ou Éric Rouleau (Alain Peyrefitte ayant été un peu les deux).

Mais surtout, elle révèle avant tout une préoccupation corporatiste qui a peu à voir avec l’intérêt national même si elle est respectable. Par exemple, le collectif conteste l’organisation de la Conférence de Copenhague sur le changement climatique par le Ministère de l’Écologie de Jean-Louis Borloo plutôt que par le Quai d’Orsay, ce qui était pourtant, au contraire, bienvenu (là, on parle de "marquage de territoire" ou de "chasse gardée", cela fait un peu "cour de récréation").

Quelques simplifications et légèretés

Il y a encore beaucoup de contradictions, d’inexactitudes ou de mauvaise foi dans cette tribune et je vais essayer d’en prendre quelques autres exemples.

Ainsi, le collectif parle de « notre retour à l’OTAN » alors que tout le monde sait que la France n’est jamais sortie de l’OTAN mais avait seulement quitté son commandement intégré (qui a donc dû déménager de Paris à Bruxelles) et que l’engagement des troupes françaises notamment en Afghanistan méritait que la France puisse au moins prendre part aux décisions opérationnelles qui concernent ses propres hommes.

Tout comme parler de "ralliement" : « aujourd’hui, ralliés aux États-Unis » alors que nous avons toujours été les alliés des États-Unis, heureusement d’ailleurs, car sans eux, la Seconde guerre mondiale aurait eu un cours très différent, et cette alliance a été d’ailleurs largement célébrée par les rencontres entre François Mitterrand et Ronald Reagan dans les années 1980.

C’est également faire preuve de peu de responsabilité de peindre un tableau trop noir pour être crédible (l’excessif est insignifiant, m’avait-on appris dans mes humanités) d’autant plus quand ils en viennent même jusqu’à regretter qu’il n’y ait pas de "WikiLeaks à la française" pour tracer le travail des diplomates français.

Mauvaise foi de parler d’impulsivité pour le projet ambitieux de l’Union pour la Méditerranée, alors que cette idée était déjà dans les cent dix propositions du candidat François Mitterrand au printemps 1981, il y a trente ans ! La treizième exactement (« création d’un Conseil des peuples méditerranéens »).

Enfin, aucune solution n’est apportée, aucune thérapie après un diagnostic pourtant très sévère, si ce n’est des lieux communs très consensuels : « Ils souhaitent aussi que notre diplomatie puisse à nouveau s’appuyer sur certaines valeurs (solidarité, démocratie, respect des cultures). ».

C’est celui qui dit qui est ?

Manque de rigueur, donc, simplification à outrance, mauvaise foi, irresponsabilité, préoccupations médiatiques, manque de discrétion (par ce texte public)… c’est pourtant ce que ces diplomates reprochent au Président Nicolas Sarkozy et qu’ils appliquent eux-mêmes dans leur initiative. Ils ont beau lâcher un argument d’autorité en citant une ancienne tribune dans le même journal de deux anciens Ministres des Affaires étrangères, Alain Juppé (actuel Ministre de la Défense) et Hubert Védrine (qui s’inquiétaient de la réduction des budgets), l’opération de ce jour ne trompe pas beaucoup de lecteurs.

Car s’ils voulaient être vraiment efficaces, est-ce qu’un papier publié dans l’un des grands quotidiens nationaux aurait l’impact souhaité ? une démarche plus discrète auprès de ceux qui décident n’aurait-elle pas eu plus d’influence que de braquer ainsi directement et publiquement les responsables de la politique extérieure de la France ?

Prendre date, comme assurance contreprésidentielle ?

Mais le but serait peut-être bien différent. La peur pourrait aussi avoir motivé cette tribune. Peur que leur corps de la haute administration soit stigmatisé après le ciblage présidentiel contre les juges et la police dans la tragique disparition de Laetitia Perrais ?

En écrivant très explicitement : « Cette perte d’influence n’est pas imputable aux diplomates mais aux options choisies par les politiques », ils cherchent à se dédouaner, mais dans un autre sens, il est somme toute normal que ce soit le politique, démocratiquement élu, qui ait le dernier mot.

Et comme au Quai d’Orsay, le changement est une valeur complètement inconnue voire incongrue, la moindre évolution internationale provoque souvent de réelles incompréhensions (on peut se rappeler la réunification allemande et la guerre civile en Yougoslavie), il me paraît bien nécessaire que ce soit au pouvoir politique d’impulser les indispensables inflexions d’une diplomatie très conservatrice.

C’est peut-être ce que ce mystérieux groupe "Marly" voudrait éviter, qui sait ?
Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (22 février 2011)
http://www.rakotoarison.eu
Pour aller plus loin :

Tribune du collectif Marly dans "Le Monde" du 23 février 2011.
Ben Ali.

Moubarak.

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