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145° Sweeney Todd

Publié le 26 janvier 2008 par Jacques De Brethmas

Chef d'oeuvre ou exercice de style?

Il y a bien longtemps que je possède, en bon fondu de comédies musicales que je suis, le DVD de Sweeney Todd, version Broadway mise en scène par Harold Prince, enregistré en 2001 au Louise M. Davis Symphony Hall de San Francisco, avec l'orchestre du lieu.

Le nom de Stephen Sondheim, le compositeur, m'avait accroché parce qu'il restait dans mon esprit lié à celui de Leonard Bernstein, compositeur entre autres de West Side Story., auquel je voue un culte. Depuis, plus de nouvelles de ce monsieur Sondheim. Plus de nouvelles en Europe, mais pour rédiger ce billet, je lui découvre une carrière infiniment remplie outre-atlantique. Mais remplie de choses qui ne franchissent pas l'Atlantique.

Car il est vrai qu'il existe une « musique symphonique américaine », peu prisée en Europe, mais qui, grâce à ses ouvertures sur Broadway, les musiques de film et autres genres annexes, existe là-bas avec un marché et une audience qui lui sont propres. En France, on est plus « chacun chez soi », et par exemple, les escapades d'un Pavarotti vers d'autres musiques plus légères n'ont convaincu ni les amateurs d'opéra ni les auditeurs d'autres genres musicaux lorsqu'il enregistra avec James Brown, Zucchero ou Meat Loaf.

Et après avoir commandé au bout du monde ce précieux DVD, force était de constater que... c'était plutôt... « chiant », musicalement élaboré mais parfaitement inaccessible aux non-initiés, avec peu de thèmes mémorisables, pas de « tube », bref un plaisir d'esthète que je ne goûtai que du bout des lèvres.

C'est dire avec quelle impatience j'attendais ce retour du « Demon barber of Fleet Street » lorsque j'ai découvert que Tim Burton avait jeté son dévolu sur lui.

Jamie Campbell Bower et Johnny Depp. (Photo Warner)

D'abord, -l'auteur n'y peut rien-, mais la date de sortie du film tombe mal. L'autre tête d'affiche de la semaine, « No country for old men », est elle aussi un film où on zigouille à tout va pour le simple plaisir, dans une débauche d'éclaboussures de cervelle et de boyaux. Sweeney Todd est un peu plus raffiné: on y entaille proprement les gorges au rasoir, et les boyaux finissent en pâté en croûte au lieu de pourrir dans des carcasses de voiture. Il demeure que ces deux boucheries concurrentes et voisines de salles dans tous les « bons cinémas » placent la semaine cinématographique sous le signe du rayon charcuterie, ce qui n'est pas forcément propice à l'émotion artistique.

Et d'ailleurs, on ressort de Sweeney Todd plus sceptique qu'enthousiasmé. Ebloui certes par la démonstration technique, la maîtrise de l'art, la qualité du traitement. Film d'esthète, mais aussi film esthétique, Sweeney Todd propose une photographie non pas en noir et blanc, mais en marron, une sorte de sépia foncé, contrastée et fine, avec les taches rouges du « rubis qui coule », signature de l'auteur et une conséquente atténuation de rouge "hors sang". Seules certaines séquences oniriques ont droit à un traitement couleur un peu saturé, mais complet. Pas nouveau, mais efficace à ce niveau de qualité.

Chaque plan est un tableau, chaque mouvement de caméra un petit court métrage savamment préparé. Un chef d'oeuvre de maîtrise technique, oui. Mais un chef d'oeuvre tout court, non. Que manque-t-il? L'émotion.

Car comme beaucoup de films de Tim Burton, Sweeney Todd est et reste une fable, et ne décolle jamais de ce canevas conventionnel. Film sur la vengeance, sur le pouvoir, sur l'amour, oui, mais toujours au travers d'un filtre analytique pesant, de cet aspect « explication de texte » qui le maintient au rang d'exercice de style et de démonstration de talent sans jamais l'élever au firmament du rêve et de l'émotion.

On y retrouve le syndrome de Peter Pan cher à Burton, qui ne veut jamais vieillir. Le scénario n'a pas été choisi par hasard: Tous les « vieux » sont mauvais et meurent, seuls les « jeunes » sont bons et survivent.

Il suffit pour s'en convaincre de voir les deux projets actuellement sur la table de travail de Tim Burton : Un « Spooks apprentice » pour 2009, et un « Alice au pays des merveilles » pour 2010. « Spooks apprentice », c'est l'histoire d'un jeune homme de 17 ans qui apprend la science de l'exorcisme au 18° siècle et s'entraîne à lutter contre les fantômes et les mauvais esprits. Le lointain ancêtre d' Harry Potter , en quelque sorte. Et « Alice au pays des merveilles » , je vous laisse chercher...

Jayne Wisener (photo Warner)

A cet égard, Tim Burton rajeunit sa panoplie d'éphèbes pour la plus grande joie des connaisseurs. A l'ancienne complicité qui le lie à Johhny Depp depuis « Edouard aux mains d'Argent » (1989) , il s'adjoint les services de trois jeunes gens, une fille et deux garçons, qui tiennent d'ailleurs les trois rôles « positifs » du récit et auxquels sont dévolus les seules chansons presque dignes d'être retenues dans la fatigante musique de Sondheim.

Commençons par la demoiselle, Jayne Wisener, 20 ans, princesse enfermée dans sa tour qui chante "Green Finch and Linnet Bird" avec des airs de Judy Garland au Pays d'Oz cher à Burton. (par ailleurs réalisateur de « Lost in Oz 1990 », série télé avec les personnages de l'original de 1939) . C'est le « I feel pretty » de Sweeney Todd.

Jamie Campbell Bower (photo Imdb)

Mais, surtout et sans arrière pensée, les deux garçons: Jamie Campbell Bower (19 ans) , véritable résurrection du Tony de West Side Story dans « Maria » , et qui chante ici un « Johanna » en marchant en imper le long des grilles, un véritable clin d'oeil aux scènes de Robert Wise.

Jamie Campbell Bower (photo Imbd)

Et, révélation, un Edward Sanders , 14 ans, dont on entendra parler à nouveau, je vous le dis. Dans le genre chanteur-comédien de cet âge, on n'avait plus grand monde depuis l'équipe de Busby Berkeley autour du tandem Mickey Rooney – Judy Garland dans la série les « Babes in arms » et « Babes on Broadway » de 1939 et 1940. Joselito ? Non, pitié!. Pas davantage que les grands rôles d' Oliver et autres farandoles anglaises que l'on s'est empressés d'oublier.

Edward Sanders
(photo Imdb)

On a eu aussi un certain Jean Baptiste Maunier dans « les Choristes » . Non, j'ai parlé d'un « chanteur-comédien ». Donc comédien, c'est râpé, et chanteur... faut travailler pour ça. Un sifflet à fréquences pures ne se transforme pas en voix lyrique par l'opération du saint esprit. Et là, notre Edward Sanders est manifestement « l'homme de la situation ». Car sa voix, encore juvénile, est travaillée, profonde, harmonique. Là où Maunier avait un timbre qu'il a perdu, il possède, lui, une tessiture qui évoluera. On fait malheureusement peu de films musicaux, mais le garçon a devant lui une carrière ouverte entre Broadway et « l'opéra à l'américaine » où son talent de comédien et de chanteur fera merveille.

Pour en revenir à notre Sweeney Todd , le problème est qu'on ressort de la projection riche d'une sublime leçon de 7° art, mais privé de la plus petite émotion. D'abord, tout ce sang était-il nécessaire? Cela fait gâchis de ranger le film au rayon « film d'horreur », on aurait aimé pour lui une étagère plus valorisante. Mais à quel titre peut-on le surclasser?

Les vieux crèvent, les trois jeunes survivent. Message d'avenir, d'espoir, mais aussi cri nostalgique de Peter Pan. Dédier l'avenir aux jeunes justifie-t-il qu'on transforme les anciens en monstres et qu'on les extermine?

Si Tim Burton avaient encore besoin de démontrer son talent, ce film ferait l'affaire. Il constituera un joli trophée au mur dans le couloir de son producteur, avec cadre doré, Oscar et autres hochets. Mais les coeurs ne vibrent pas. C'est plus du talent que de l'art. Dommage.


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