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Nicolas Sarkozy est-il perdu pour la réforme ?

Publié le 26 janvier 2008 par Exprimeo
Alors même que sa victoire présidentielle de mai 2007 reposait d'abord sur le socle de l'attente d'un nouvel exercice du pouvoir, Nicolas Sarkozy semble perdre ses repères d'alors comme le démontre sa première réaction dans l'affaire de la Société Générale. Avec l'élection présidentielle de mai 2007, la vie publique Française a changé d'âge. Derrière les démarches d'annonces spectaculaires du candidat Nicolas Sarkozy, il y a une évolution culturelle profonde. Derrière les ratages médiatiques de Ségolène Royal, il y a les embarras d'un socialisme en perte de vitesse à la recherche de nouveaux ancrages. Il est tout à fait possible de considérer que, pendant cette période, le débat politique Français se soit appauvri par la place nouvelle laissée à l'image, aux seuls symboles. Il est certain qu'il s'est transformé. Partis et candidats sont libres de tirer les conséquences de cette réalité. Tirer la cohérence des données d'une élection qui vient de se conclure c'est préparer les bases sérieuses des élections qui s'annoncent. Ce travail nous est apparu d'autant plus nécessaire qu'intervient une longue période électorale (législatives puis élections locales, cantonales et municipales). 10 enseignements majeurs structurants nous semblent devoir être tirés de l'élection du 6 mai 2007. Sur la forme, il y a eu une indiscutable américanisation de la vie politique française. Sur le fond, il y a eu une indiscutable francisation des thèmes américains. Il n'y a pas imitation. Il y a naissance de nouveaux concepts. Ainsi, le programme de Nicolas Sarkozy marque une indiscutable rupture idéologique. Au-delà du poids des symboles, cette élection est, à maints égards, une première campagne. Ce fut la première campagne d'une femme candidate à la magistrature suprême. Ce fut première campagne de candidats quinquagénaires n'ayant pas occupé des fonctions de Premier Ministre ou d'autres Ministères régaliens à l'exception de Nicolas Sarkozy. Cette campagne a fait naître 10 enseignements majeurs aux traces durables et profondes : 1) la ré-implication du citoyen, 2) L'émergence d'une démocratie permanente d'opinion fonctionnant de façon émotionnelle, 3) La création de vrais nouveaux hors jeux culturels, 4) Un processus électoral désormais à trois étapes, 5) La place dominante du marketing de la peur, 6) La spécialisation des messages, 7) Le décision par enjeu, 8) L'ouverture de la guerre aux médias qui ont mauvaise image mais toujours bonne conscience, 9) La reconnaissance d'un cadre légal inadapté, 10)L'entrée dans un nouvel âge de la vie politique Française. Ces10 enseignements majeurs devraient, pour une période de deux à cinq ans, marquer les prochaines échéances électorales. La première évolution concerne la ré-implication du citoyen dans la vie publique. Le fait créatif dominant de la campagne de Ségolène Royal a résidé dans l'organisation d'une nouvelle démocratie dite participative. En pleine période de divorce entre l'élite et les citoyens, cet acte créatif devait devenir la meilleure rampe de lancement. Il répondait à une attente tellement forte que son succès a été quasi immédiat pour apparaître dans l'inconscient collectif comme une rupture avec les relations passées et comme une indiscutable avancée. Les médias ont conclu que la politique allait "changer de sexe" en intégrant des valeurs féminines, en laissant une place plus grande à l'harmonie, la douceur, le dialogue, l'intuition, la modestie, la générosité. Bien plus profondément, la France changeait de politique. Les Français reprenaient une place centrale dans leur démocratie au point de leur demander de créer eux-mêmes la plate-forme d'un candidat ou d'y participer activement notamment par e-mail. Les conséquences sont allées bien au-delà avec le retour de l'enthousiasme dans la vie publique mais surtout la modification totale du baromètre de l'abstention. Depuis le début de la Ve République, le taux d'abstention s'était accru de façon pratiquement continue. Le record avait été atteint en 2000 lors du référendum sur le quinquennat qui devait connaître 70 % de non votants. Jusqu'à cette date, le record était détenu par le référendum de novembre 1988 sur le statut de la Nouvelle-Calédonie qui avait connu un pic de 63 % de non votants. Cette progression permanente du taux d'abstention était le signe du désintérêt des électeurs pour la politique mais aussi une manifestation de leur mécontentement. Cette attitude a favorisé l'émergence de partis de protestation comme l'extrême gauche, l'extrême droite ou les écologistes. Il importe de se rappeler qu'aux élections européennes de 1999, les Verts sont parvenus à 9,7 % des suffrages exprimés ou que, lors de le premier tour de l'élection présidentielle de 2002, Arlette Laguiller (lutte ouvrière) a franchi le seuil des 5 % des suffrages exprimés. En battant tous les records de participation, l'opinion publique Française a tourné la page d'une période de désaffection à l'égard de la politique. Le second phénomène majeur concerne l'émergence d'une démocratie permanente d'opinion fonctionnant de façon émotionnelle. Depuis le début des années 80, il était souvent question d'une montée en puissance de "l'État spectacle". Dans cette formule "d'État spectacle", l'État n'est pas seulement un spectacle car il y a d'abord un État. Aujourd'hui, c'est le temps du "spectacle d'Etat". Les responsables publics doivent s'adapter aux attentes de l'opinion. Les concepts et les chiffres doivent se transformer en images pour qu'on les comprenne ou pour qu'on les prenne en compte. S'ils ne se transforment pas en images, ils disparaissent du débat. De nouvelles techniques modernes de communication ont fait leur apparition dont Internet, dont les vidéos pirates. Elles sont appelées à occuper des espaces de plus en plus importants parce qu'elles correspondent à cette démocratie émotionnelle de l'instant qui manie les symboles, les images bien au-delà de leur rationalité. Cette démocratie émotionnelle porte le risque que, par simplification, par excès, la réponse ne corresponde pas rigoureusement à la question posée par la réalité d'un dossier. C'est un danger important mais ne pas reconnaître la réalité de cette évolution reviendrait à se condamner à l'inefficacité. Ainsi, à titre d'un exemple parmi beaucoup d'autres, la réalité durable de l'impact de la vidéo pirate sur S. Royal s'exprimant sur les enseignants est difficilement quantifiable mais elle a durablement transformé les relations entre ce corps social et cette candidate. Cette logique de l'émotion visuelle immédiatement consommable a d'ailleurs considérablement marginalisé les intellectuels dans le débat politique. La seule "démarche intellectuelle" classique a été adoptée par Nicolas Hulot qui a popularisé la technique classique de la signature d'une pétition pour créer un réel temps fort de la campagne. Le mouvement intellectuel s'était toujours distingué par cette logique de la pétition mais en l'espèce c'est une vedette de la télévision qui l'organise… Le troisième enseignement majeur concerne la création de nouveaux hors jeux culturels qui portent l'échec politique tant ces "hors jeux" sont éloignés des lignes directrices de l'opinion. La gauche est restée globalement dans une logique de protection mais de protection très principalement axée contre les risques sociaux. C'est oublier ou délibérément marginaliser le fait que si les Français veulent en effet être protégés, ils souhaitent que cette protection soit d'abord contre le risque de l'insécurité. Une proportion croissante des Français est habitée par la peur, exaspérée par les incivilités quotidiennes. La délinquance globale a certes diminué. Mais l'allergie à cette délinquance a pris des proportions sans précédent. L'embrasement des quartiers populaires courant novembre 2005 a créé un réel traumatisme dans l'opinion publique Française. Cette situation était sans précédent, par sa durée, par son ampleur, par la violence, par les centaines de voitures brûlées chaque nuit mais aussi des équipements publics emblématiques comme des écoles, des gymnases, des commerces… Les chiffres qui ont été donnés à cette époque paraissent "surréalistes" : * 5 000 interpellations, * 850 condamnations à des peines de prison. C'est la première fois depuis la guerre d'Algérie que l'opinion a été confrontée à de telles images. Dés décembre 2005, les premiers chiffres fournis par les organismes d'enquêtes ont donné une illustration des conséquences concrètes considérables. L'opinion était emparée par une évolution considérable en faveur du rejet des immigrés. S'était produite la banalisation de nombreux thèmes de l'extrême droite. En pleine campagne présidentielle, l'incident de la gare du nord de Paris a fait resurgir à la surface de la mémoire collective ce traumatisme profond. La sécurité s'est réinstallée au premier rang des préoccupations collectives. A ce moment-là, la gauche est restée prisonnière de son approche culturelle classique qui est en profond décalage avec les attentes de l'opinion. La campagne 2007 venait de connaître son principal voire son exclusif tournant. Le quatrième enseignement majeur concerne le nouveau rythme de l'élection présidentielle qui est devenue désormais une élection à trois temps. Le premier temps est celui de l'ouverture informelle à la compétition au sein d'un parti politique. Le second temps devient celui de l'organisation, plus ou moins formelle, de primaires. Enfin, le troisième temps est celui de la campagne présidentielle proprement dite. Ce nouveau calendrier change les repères de toutes les parties au débat dont les médias. L'enjeu nouveau consiste à garder suffisamment de "phases de révélations" pour conserver une dynamique à chacune de ces étapes. Ségolène Royal a remarquablement géré les deux premières étapes. En revanche, elle n'est jamais parvenue à ré-initier une nouvelle dynamique offensive lors de la campagne présidentielle proprement dite. A de multiples reprises, elle a alors donné le sentiment d'avoir laissé toutes ses forces, toute son énergie, toute son imagination dans les étapes précédentes. Par cette baisse de rythme, elle a altéré puis perdu sa "marque". Le cinquième enseignement important est l'institutionnalisation du marketing de la peur. Jusqu'en 1981, c'est la droite qui habituellement agitait le drapeau de la peur à chaque consultation nationale incertaine pour elle. Depuis 1986, sur le plan national, c'est la gauche qui a repris ce thème avec à cette époque la désormais célèbre campagne "au secours, la droite revient". Cette campagne a été lancée par le PS en décembre 1985, puis relayée au printemps 1986 par l'affichage "dis moi jolie droite, pourquoi as-tu de si grandes dents ?". Ce marketing a été ré-utilisé tout dernièrement sur le plan national. Il n'a pas produit tous les effets escomptés mais il s'intègre désormais dans le paysage de façon structurante durable. Le sixième concerne la spécialisation des messages. L'électorat a implosé. Les sentiments d'appartenances à des tribus distinctes se sont renforcés. Il faut donc identifier ces cibles puis apporter des réponses précises à des questions très concrètes. Présentée ainsi, cette nouvelle exigence peut paraître simple. En réalité, c'est une contrainte nouvelle d'une extrême difficulté puisqu'il faut d'une part veiller à ne pas introduire des contradictions manifestes entre tous ces engagements mais aussi d'autre part à situer ces réponses dans le cadre d'un message global qui conserve une certaine cohérence. Le septième enseignement concerne l'affirmation de la notion de "l'élection par enjeu". L'opinion affecte au scrutin une question centrale, principale. Par son vote, il répond à cette question. C'est cette nouvelle logique qui explique l'impossibilité de dresser désormais des cartes politiques durables. A chaque scrutin, la principale question peut changer et des mouvements considérables de votes peuvent en résulter. Contrairement à ce qui est souvent dit, l'opinion ne change pas. Elle change de question principale et ce faisant adapte son vote en conséquence. Le huitième enseignement, c'est l'ouverture de la guerre aux médias qui ont mauvaise presse mais toujours bonne conscience. Le véritable démarrage de la campagne de Bayrou est intervenu sur le plateau de TF1 lorsqu'il met en cause la "pensée officielle" des rédactions parisiennes qui veulent "imposer un choix". C'est une nouvelle gifle donnée par le leader UDF. La première, lors de la campagne de 2002, donnée à un petit délinquant qui lui faisait les poches lors d'une visite en banlieue lui avait donné un bonus de 2 à 3 points. Là, cette gifle donnée à la "pensée médiatique qui formate l'opinion" le fait changer de catégorie et booste la totalité de sa campagne. Il y aura avant et après cette déclaration. L'opinion s'apprête à dénoncer, se protéger de l'esprit "big brother" dont elle a désormais le sentiment que sa liberté réelle peut en être victime. La presse qui a franchi plus ouvertement sa reconnaissance de "presse d'opinion" a conscience que la relation de confiance est cassée. L'opinion Française va désormais chercher de plus en plus "le complot". Une nouvelle ambiance est née pour le "4ème pouvoir". Le neuvième enseignement concerne la reconnaissance manifeste d'un cadre légal désormais inadapté. Cette reconnaissance a vécu 4 étapes. Tout d'abord, le débat sur les parrainages comme point de passage obligé pour la candidature. Le système politique Français ne pouvait par exemple se permettre la non-candidature de Le Pen. Cette hypothèse aurait altéré l'ensemble de l'élection 2007. C'est la preuve que l'obtention des parrainages ne peut être le seul "sésame". Ensuite, l'égalité des temps de parole pendant la campagne officielle du 1er tour a tué le débat entre les 4 principaux candidats. La France est probablement la seule démocratie "moderne" où l'organisation d'un débat entre les candidats leaders devient impossible. Personne ne peut défendre que cette situation fasse avancer la démocratie. Puis, le seul débat de l'entre deux tours s'est avéré trop réducteur, trop castrateur pour les journalistes. Ils ont donc ouvertement remis en question les conditions d'organisation de ce débat institutionnel. Enfin, le cadre strict imposé aux médias "classiques" a été entièrement débordé par Internet comme par l'internationalisation de l'information à l'exemple des sondages communiqués par des sites étrangers dés l'après-midi du vote à partir de 17 heures. La modernisation de ce cadre légal s'impose. Le dernier enseignement majeur, c'est que le cumul de tous les constats précédents aboutit à la naissance d'un nouvel âge de la vie publique Française. L'éclatement des schémas politiques classiques est engagé. Un nouveau langage est né. Une nouvelle créativité s'impose. Les prochaines échéances électorales vont confirmer, accélérer, amplifier ces mouvements. A la sortie de cette période, même sans un nom de baptême officiel, une VIème République sera bien là. C'est une mutation profonde, essentielle, durable qui est lancée avec force bousculant les usages. Les ruptures ont eu lieu. L'Histoire se répète parfois. Sur de nombreux domaines, elle ne se ressemblera plus. Nicolas Sarkozy a incarné de 2002 à 2007 l'anti-pouvoir alors même qu'il en partageait l'exercice. Cette prouesse était rendue possible par le conflit ouvert avec le Président d'alors qui incarnait "l'ancien pouvoir". Sur un dossier comme la Société Générale, le candidat d'alors aurait réclamé la démission du Président défaillant de cet établissement bancaire. Il aurait mis en alerte face à la menace de jugement dans une logique de bouc-émissaire ... Loin de tels repères, sa réaction est d'un classicisme désarmant. Un trouble profond ne peut que naître. Le Président a-t-il oublié la logique du candidat. Nicolas Sarkozy est-il perdu pour le nouvel âge politique qu'il a contribué à faire émerger ?

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