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Orwell ou l’inquiétude des hommes libres.

Publié le 25 février 2011 par Les Lettres Françaises

Orwell ou l’inquiétude des hommes libres

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« Le prix de la liberté est une vigilance éternelle. » En même temps qu’il lance cet avertissement à ses lecteurs, George Orwell résume son parcours et son œuvre, lui qui fut tout au long de sa vie l’observateur attentif des tentatives des régimes pour aliéner les hommes et des luttes qui eurent lieu pour les en empêcher. Lorsqu’il commence à écrire ces chroniques pour Tribune en 1943, il est sur le point de quitter son emploi à la BBC. Bien que généralement satisfait du travail qu’il y a accompli, il est frustré par la censure et les limites que l’Etat britannique lui impose. Les colonnes de l’hebdomadaire situé politiquement à gauche du Labour Party lui offrent une bouffée d’air et l’occasion d’aborder librement tous les sujets qui lui plaisent.

Sa chronique prend la forme d’un dialogue avec ses lecteurs. Il les interpelle, les met à contribution et saisit chaque occasion de répondre à leurs objections et leurs questions d’une semaine sur l’autre pour affiner sa pensée et développer ses arguments. Témoin inlassable des dérives autoritaires des Etats, Orwell prend note de chaque progrès et de chaque régression des libertés dans le monde et conserve au cours leur recension et de leur analyse la hauteur de vue que lui procure la connaissance des textes de Marx. Dépassant ainsi les conclusions étriquées ou volontairement tronquées de la plupart de ses confrères, il se permet de leur rappeler leurs responsabilités : « Les journalistes méritent leur part de blâme : c’est les yeux grands ouverts qu’ils ont laissé leur profession se dégrader. Quant à blâmer quelqu’un comme (le magnat de la presse) Northcliffe parce qu’il gagne de l’argent par le moyen le plus rapide, c’est un peu comme de blâmer un putois parce qu’il pue. »

De chaque détail Orwell extrait une signification plus large, plus grave, insoupçonnée. Débusquant l’idéologie là où on ne l’attendait pas, Orwell entreprend de montrer que le mensonge social revêt tous les masques et que ses complices sont nombreux. « Les chiens de cirque sautent quand le dresseur fait claquer son fouet, mais le chien vraiment bien dressé est celui qui exécute son saut périlleux sans avoir besoin du fouet », assène-t-il encore une fois à ses confrères journalistes. Ses critiques ne leur sont néanmoins pas réservées et Orwell se montre tout aussi acerbe envers les pacifistes en pointant du doigt leur hypocrisie « qui consiste à dénoncer la guerre tout en préservant le type de société qui la rend inévitable. »

Celui qui a versé son sang en Espagne est conscient que l’établissement d’une société démocratique et égalitaire exige un combat contre un ennemi déterminé qui travaille à élaborer des armes aussi dangereuses que des bombes. De l’observation critique de cette époque cruciale de l’Histoire, Orwell tire les éléments qui nourriront ses deux chefs d’œuvre à venir, La Ferme des animaux et 1984. Il aimerait aller en Allemagne et en France pour en ramener un témoignage, comme il l’avait fait pour Hommage à la Catalogne et Dans la dèche à Paris et à Londres, mais sa santé ne le lui permet plus. Il se contente donc de scruter intensément les nouvelles qui lui parviennent et la manière dont elles sont traitées. C’est à cette période qu’Orwell affine sa compréhension des outils de domination du totalitarisme. Ses chroniques reflètent certains de ses intérêts du moment : le Basic English qu’il utilisera pour élaborer la Novlangue, les revirements d’attitude aussi subits que contradictoires des journalistes et des politiciens qui lui permettent de pénétrer les mécanismes de la «doublepensée», les pamphlets politiques qu’il collectionne; toutes choses qui lui servent à approfondir l’intuition que les esprits peuvent être brisés par la propagande comme les corps par les coups.

« L’illusion consiste à croire que, sous une dictature, on peut être libre intérieurement. (…) La liberté secrète dont on est supposé pouvoir jouir sous un régime despotique est un non-sens car nos pensées ne nous appartiennent jamais entièrement. Il est pratiquement impossible de penser sans parler avec quelqu’un. (…) Supprimez la liberté d’expression et les capacités créatrices se tarissent. Quand la chape de plomb qui pèse sur l’Europe aura disparu, je crois que l’une des choses qui nous surprendra le plus sera de constater que, dans le secret, sous les dictatures, très peu de textes de valeur, même le journal intime- auront été produits. » On retrouve finalement dans ce recueil tout ce qui fait la valeur d’Orwell romancier : la pensée d’un homme qui n’a jamais vacillé dans sa recherche de la vérité ; son exceptionnelle lucidité sur le monde qui l’entoure.

Sébastien Banse

George ORWELL, A ma guise. Chroniques 1943-1947.
Traduit de l’anglais par F. Cotton & B. Hoepffner.
Agone, Marseille, 2008. 26 €

N° 55

 



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