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Grâce et dénuement (de Alice Ferney)

Publié le 25 février 2011 par Ceciledequoide9
Grâce et dénuement (de Alice Ferney)Bonjour aux gitans
Bonjour aux gadjé(e)s
Bonjour aux zotres
Certains titres donnent une idée assez précise du thème du livre : la moustache, Passion simple ou Le crime de l'Orient express sont de ceux-là. D'autres sont plus énigmatiques et ne s'expliquent qu'au détour d'un paragraphe tels que Le Chameau sauvage ou L'adversaire.
Grâce et dénuement entre dans une troisième catégorie et ce titre si beau et poétique donne un aperçu assez juste de la qualité du texte et de l'ineffable sensibilité d'Alice Ferney.
Le sujet
Dans un terrain vague déserté de tous, une famille de gitans s'est sédentarisée, vivant en marge de la société et de ses règles. La mère Angéline règne sur le clan constitué de ses 5 fils, de ses 4 brus et de leurs enfants. Tous illustrés, ils tolèrent plus qu'ils n'acceptent les premières visites qu'Esther rend hebdomadairement aux enfants pour leur faire la lecture. Peu à peu, quelques liens se nouent entre elles et les femmes.
Mon avis
Un(e) lectrice passionnée ne peut être qu'intéressée par un livre consacré à la magie de la lecture et, de fait, j'avais quasiment les larmes aux yeux en découvrant le passage où Esther, lors de sa première visite, entame la lecture d'un Babar.
Ce livre aurait pu être un coup de coeur. Il s'en est fallu de peu. L'écriture de Ferney est superbe, sensible, intelligente, possédant ce sens du détail qui permet de saisir une situation dans son ensemble, qui en disant peu donne à comprendre beaucoup sans le moindre effet démonstratif. L'auteure aime visiblement ses personnages et les respecte. Aucune situation n'est caricaturale ou mièvre. La vie du camp est décrite de manière passionnante, les personnages féminins sont extraordinaires. Les chapitres se succèdent sans que l'attention ou l'intérêt ne retombent jamais. Le roman était donc paré de toutes les séductions mais j'aurais préféré qu'il cherche à me convaincre aussi parfois.
Si je suis vraiment conquise et ressors de ma lecture totalement charmée, il n'en reste pas moins vrai que lorsque je réfléchis en faisant abstraction de mes émotions, je trouve deux gros défauts au roman qui font que si Grâce et dénuement est incontestablement un très beau livre et un excellent moment de lecture, ce n'est pas un grand livre, de ceux qui en plus de nous plaire, de nous bouleverser ou de nous enthousiasmer nous changent en profondeur, nous marquent, nous donnent à réfléchir, nous habitent.
En premier lieu je reproche au roman un certain angélisme voire un manichéisme certain. C'est évidemment le droit le plus strict de l'auteure de prendre partie, d'adopter le point de vue des gitans mais alors qu'elle le fasse clairement, qu'elle assume totalement cette position. En fait, sous couvert d'une neutralité de façade sensée montrer les deux faces d'une même médaille, Ferney se montre souvent complaisante face aux manifestations de mépris des gitans envers les gadjés (mot signifiant à la fois "non gitan" et "putain" : tout est dit !) là où elle insiste volontiers sur celles des gadjés envers les gitans. Si la mysogynie des gitans est montrée de façon factuelle tout au long du livre, elle n'est jamais analysée, jamais remise en cause dans le livre, jamais soulevée. Il en va de même pour des sujets tels que la saleté, le vol, le travail. Si le roman livre de vagues éléments d'argumentation, c'est toujours une justification à sens unique qui ne trouve pas de contradiction dans les pages de Ferney... Par exemple, à un gitan qui explique qu'il ne travaille pas parce que les seuls travails auxquels il pourrait prétendre le déshonnoreraient Esther (ou l'auteure !) ne répond pas que, pourtant, ces travails, il y a des hommes et des femmes qui les accomplissent et qu'ils n'en sont pas moins respectables au contraire. Esther du début à la fin se contente des rôles de lectrices et de spectatrice et à aucun moment ne s'instaure un véritable dialogue, des tentatives d'explications, de débats, de meilleure compréhension.
Et j'en arrive naturellement au second bémol que j'adresse au roman. Esther lit des livres aux enfants et se battra pour leur permettre d'accéder à la scolarisation. Mais ça s'assête là. Pendant des mois et des mois, chaque mercredi, elle vient passer quelques heures à lire des livres. Un jour elle propose de faire une lessive chez elle, un autre elle emmêne une femme remplir un bidon d'eau mais son implication se limite à ça. Elle a peur que les enfants aient froid en les voyant débraillés pendant l'hiver et elle leur suggère d'aller chercher un pull et ils répondent qu'ils n'en possèdent pas. Comment une femme qui tisse soit disant des liens avec ces gens depuis des mois n'aurait pas eu l'idée de leur de vieux vêtements de ses propres fils ? Comment en tant que mère n'aurait-elle pas dépensé 50 euros dans une solderie pour quelques polaires ? Le seul cadeau qu'elle fait un jour à ces enfants qui ne savent pas jouer est un jeu de cartes.
Esther lit, Esther répond aux questions, Esther constate mais Esther reste constamment en retrait, Esther ne questionne pas, Esther ne remet pas en cause, Esther ne stimule pas l'imagination, le désir, les confidences. Esther ne cherche pas à donner aux enfants l'envie d'apprendre à lire. Esther se cantonne dans un rôle passif, un rôle de témoin toléré et les échanges restent finalement très superficiels, peu impliquants.
En définitive, je ne la comprends pas ou ce que je comprends d'elle me la rend étrangère. Je ne peux pas croire que l'initiative initiale d'Esther n'ait pas eu plus d'impact sur elle et engendré des conséquences imprévues, une implication supplémentaire, croissante au fil du temps et, à tort ou à raison, le sentiment d'une responsabilité envers ces enfants. L'engagement et l'attachement ne peuvent pas se limiter à un horaire établi aussi immuable que des séances chez un psy parce que l'humanité et les affects ne se programment pas ainsi.
Quelques liens

Calou donne un avis très sensible et positif où les mots "par réaction" résument fort bien le reproche que je fais au roman
Mondalire propose un résumé du livre, un extrait assez représentatif et quelques critiques issues de la presse
Le journal d'une lectrice évoque à quel point le dénuement est décrit avec grâce... C'est vrai.
Conclusion
Un très très très beau roman, vraiment, dont l'empreinte cependant s'efface avec grâce...

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