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Histoire de défunts en Polynésie

Publié le 27 janvier 2008 par Argoul

Tradition respectée chaque année ici, des milliers de personnes se sont rendues jeudi soir 1er novembre dans les cimetières. Ils ont prié et honoré leurs défunts. La cérémonie du turamaraa consiste à allumer des bougies en mémoire des âmes, ce qui transforme les nécropoles en havres de paix illuminés. L’atmosphère est alors rendue propice au recueillement et à la prière. Ceux d’ici-bas et ceux d’au-delà se retrouvent en cet instant.

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Mais des histoires circulent. John Marai, de l’Académie tahitienne, écrit cette histoire qui s’est déroulée aux Tuamotu.

Aussitôt après avoir mis en terre leur père Teamo, les fils Rangi et Hiro décidèrent, en réunion de famille, de modifier les dispositions du testament oral du vieux. Le surlendemain, Kaveka, très jeune fils de Hiro, disparaissait au cours d’une plongée à la nacre. Le même jour, la fille de Rangi et petite-fille préférée du défunt fut frappée d’une étrange maladie. Elle s’affaiblissait de jour en jour. De temps à autre, le rocking-chair du vieux se mettait en mouvement, basculant d’avant en arrière sans que personne ne le touche, ni même qu’une petite brise ne souffle.

Un tuhua que les fils consultèrent avoua son échec devant un mana plus fort que le sien. Il désigna cette force à mots couverts comme celle du vieux Teamo lui-même, disant que le seul moyen de l’arrêter était de s’en prendre à lui sans tarder. Il était temps : la petite Tara était morte dans la nuit, trois semaines après son grand-père, au moment même où son oncle Hiro, frappant de son coupe-coupe un gros perroquet endormi dans une anfractuosité du récif, glissait et se blessait gravement à la jambe…

Le soir de l’enterrement de Tara, Rangi et sa femme, son frère Hiro et son épouse, avaient tous étalé leurs nattes en pandanus autour de la tombe fraîchement fleurie de Tara. Une coutume encore pratiquée de nos jours par de nombreuses familles endeuillées. On croit en général que l’âme du défunt ressent une terrible solitude, et la présence de ses proches sur sa tombe pendant quelques jours lui permettra de partir apaisé, définitivement. Rangi et Hiro avaient pourtant suivi la coutume à la disparition de leur père, mais celui-ci n’était pas parti, pour punir sans doute ses enfants de contrevenir à sa volonté exprimée en testament.

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A deux heures du matin, pendant que les deux femmes faisaient semblant de dormir, les deux frères se levèrent sans bruit et se dirigèrent vers la tombe du vieux Teamo avec un grand panier de roris, ces holothuries noires. Ils les avaient fait ramasser dans l’après-midi. Hiro souffrait beaucoup de sa blessure mais sa volonté était implacable. Son frère et lui avaient perdu leurs deux enfants et la malédiction était dorénavant sur eux. Ils enfoncèrent leur pelle dans le sable blanc et, au bout de quelques minutes, le métal touchait le cercueil de bois avec un sinistre craquement ! Quand ils l’ouvrirent, s’éclairant au mori-gaz, nom local de la lampe-tempête, une légère odeur de renfermé s’exhala du cercueil, mêlée à celle du sable humide. Point de puanteur de cadavre, juste une petite odeur âcre et persistante. Le vieux Teamo semblait dormir dans son beau costume et la barbe avait envahi son visage.

Les deux frères étaient terrorisés car ils devaient agir rapidement, quand bien même « la chose » allongée là avait été leur père. Les mains tremblantes, ils placèrent les holothuries d’abord sur le visage, la tête, puis le corps. A la fin, Teamo était enseveli sous plusieurs centaines d’holothuries. Ils refermèrent alors le cercueil, le réenfouirent et replacèrent les fleurs artificielles sur la tombe. Quand tout fut fini, l’aurore blanchissait le ciel au levant.

Rangi et Hiro rejoignirent leurs femmes et s’allongèrent auprès d’elles. Un coq chanta, puis d’autres. Les couples s’endormirent. La paix semblait régner enfin sur le cimetière. Teamo lui-même reposait en paix.

Sabine

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Note Argoul :
L’holothurie est un symbole sexuel – donc vital – évident. Ne dirait-on pas un sexe mâle coupé de son propriétaire ? Le nom d’holothurie signifie “tout à fait impudique” en grec et aurait été attribué par Aristote… Dans le milieu marin, les holothuries mangent les détritus et le plancton - absolument rien à voir avec de quelconques sangsues ! Dans la légende ci-dessus, la vie combat la mort en submergeant (dévorant) l’incube. Il faut donc chercher du côté du symbolique (le symbole vital, sexuel) plutôt que du côté physique (vampirique). Dans les îles du Pacifique les holothuries sont utilisées coupées en morceaux, plus ou moins écrasées, pour endormir et tuer des poissons prisonniers des mares, à marée basse. Cet aspect pratique a-t-il pu jouer aussi, en symbolique supplémentaire, dans l’action entreprise par les pêcheurs sur le mort-vivant qu’était devenu leur père ? 

L’holothurie de mer (chinois haishen) se cuisine volontiers sur les rivages de Chine. Fumée et séchée, elle se vend sous le nom de ‘trépang’. Les holothuries noires (wu shen) sont la meilleure qualité car de grande taille et très charnue. Elles sont la plupart du temps braisées ou mijotées en potage (qing dun zhu bo shen). Une fois nettoyées, elles sont sautées à l’huile avec ciboule, gingembre et alcool. On ajoute ensuite un fond avant de les transvaser dans un bol rempli de bolets coupés en lamelles, de petites tranches de jambon. Le tout est braisé deux heures. – Bon appétit !


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