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Les rites de la politique (1) : la tribune anonyme de hauts fonctionnaires

Publié le 04 mars 2011 par Variae

La présidentielle approche : vivrait-on dans un abri anti-atomique coupé des tergiversations sur les candidatures des uns et des autres, qu’on pourrait quand même le deviner, à l’apparition de certains signes. Le printemps a ses hirondelles : l’élection présidentielle ses tribunes de hauts fonctionnaires anonymes. Fleurissant à l’occasion de la piètre prestation du Quai d’Orsay au sujet des révolutions du Maghreb, trois groupes de diplomates ( ?) masqués ont produit autant d’interpellations par voie de presse – dénonçant, se répondant, s’entre-dénonçant, en un gracieux ballet thèse (Sarkozy et MAM ont tout faux) – antithèse (la diplomatie a tout faux) – synthèse (tout le monde a tout faux, et depuis longtemps). « Marly », « Rostand », « Albert Camus » : cette année, la tendance pour les noms de code oscille entre atlas du Paris chic et titre de promotion de l’ENA ; en 2007, il était du meilleur ton de se référer à la sobre élégance de l’Antiquité romaine, entre Gracques et groupe Spartacus.

Les rites de la politique (1) : la tribune anonyme de hauts fonctionnaires

C’est que la tribune anonyme de hauts fonctionnaires obéit à un strict canevas, qui échappe peut-être au béotien, et que je vais donc récapituler. Premièrement donc, choisir un nom qui impressionne le lecteur du Monde, de Libération ou du Point (le haut fonctionnaire anonyme est assez peu soluble dans France Soir ou le Parisien). La référence savante ou de classe est de mise ; on évitera les noms de collège de ZEP (Pablo Picasso), de salle polyvalente (Léo Lagrange) ou de troquet de banlieue (Le Marly oui, La Comète, Le Penalty ou Le Bar de la Marine, non). Deuxièmement, faire attention à la dénomination de l’initiative : on préférera le titre de groupe (Spartacus, Marly, Roland …) à celui de collectif (à réserver pour les sans-papiers, précaires, pro-Palestiniens et autres bobos-stagiaires-squatteurs) ou, pire encore, d’appel (trop connoté enseignants, personnel médical et travailleurs sociaux, voire fonctionnaires de base). Troisièmement, cela va sans dire, l’anonymat. Le haut fonctionnaire révolté est une déclinaison gauloise du justicier à double personnalité type Bruce Wayne/Batman ; tenu le jour durant au devoir de réserve envers ses supérieurs politiques, obligé, à son corps défendant, de mettre en œuvre des directives ineptes dont il a de tout temps dénoncé le caractère contre-productif (Wikileaks, un jour, le prouvera), il retrouve, au crépuscule, sa liberté, et s’en va rejoindre dans la clandestinité d’une brasserie bourgeoise ses compagnons de lutte pour rédiger quelque philippique contre les politiciens incompétents qui ne les écoutent pas assez. Quatrièmement et enfin, réaffirmer la supériorité de l’expertise des grands corps d’Etat, et de la technostructure, sur celle des aventuriers politiques qui leur sont imposés par le suffrage universel (tout au plus citera-t-on avec respect les politiciens issus de la maison – Védrine, Juppé). En 2007, il s’agissait de dénoncer le conservatisme d’un Parti socialiste et d’une Ségolène Royal refusant l’alliance au centre ; en 2011, de fustiger la navigation à vue de l’exécutif, la ministre en titre mal choisie, ou au contraire le caractère frustré et archaïque des signataires d’un autre texte, mais alors aussi quand même le manque de moyens alloués par le politique « depuis dix ans ».

L’anonymat qu’impose le devoir de réserve a ses charmes, mais aussi ses réquisits. Tant que les différents groupes tirent (à tous les sens du terme) dans le même sens, il joue à plein, donnant l’impression d’une sourde révolte de l’appareil d’Etat qui, c’est bien connu, dépasse les élus par sa probité et son infaillibilité, et survit aux individus dont les noms se succèdent, dans les costumes de ministre et les bureaux des administrations. Mais que Marly et Rostand se clashent et alors la confusion s’installe, réussissant l’improbable tour de force de redonner un peu de crédit au locataire de l’Elysée. Comment : il y aurait donc, même dans les administrations, des enjeux de personne, des intérêts en lutte, voire, osons un gros mot, de la subjectivité ?

C’est un vrai problème que devront affronter les auteurs des prochaines tribunes qui ne manqueront pas d’émerger dans les prochains mois. Admettons que les groupes « Crésus » et « Étienne Marcel », regroupant des hauts fonctionnaires « de générations différentes, certains actifs, d’autres à la retraite, et d’obédiences politiques variées » de Bercy, viennent à produire des interprétations contradictoires de la politique menée par Lagarde : qu’en pensera l’honnête lecteur de l’Express ou des Échos ? L’urgence est donc claire : pour un Grenelle des hauts-fonctionnaires-anonymes-auteurs-de-tribunes. Qui réserve la salle du haut au Flore ?

Romain Pigenel


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