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Allemagne 46

Publié le 28 mars 2011 par Les Lettres Françaises

Allemagne 46

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Après-guerre est le deuxième roman publié en France de Gert Ledig. La vie de cet écrivain allemand a été marquée par sa participation à la deuxième guerre mondiale qui lui a inspiré Les Orgues de Staline, du nom des célèbres roquettes soviétiques. Ces Orgues lui amenèrent une célébrité qu’il ne retrouva pas avec Sous les bombes, (traduit en 2003 chez Zulma). En effet, cette œuvre, une des plus crues qui soit sur la guerre montre ce qui se passe pendant le bombardement d’une ville allemande qui n’est pas nommée, à dessein. Les habitants pris dans cette horreur sont montrés faibles, piégés par des compromis anciens, ayant cru aux paroles ronflantes des nazis ou stupidement jusqu’auboutistes, refusant d’admettre que tout doive s’achever en désastre. À une époque ou les blessures étaient encore vives et où la mauvaise conscience des Allemands se cachait dans le silence, on comprend que l’image peu flatteuse que Ledig leur renvoyait n’ait pas suscité l’enthousiasme.
Après-guerre prolonge Sous les bombes. La ville sans identité est devenue Munich, lieu étrange et dévasté, en proie à la pénurie et à la confusion. Les personnages de Ledig sont des rescapés plus ou moins estropiés, dans la chair et dans l’âme. Leur vie dépend des Américains, les nouveaux maîtres. Mêlés à maints trafics, ils sont la source de ce qui est utile et surtout nécessaire pour vivre. Devenir leurs partenaires ouvre la perspective de petits bénéfices ou de grandes affaires.
Le nationalisme qui caractérisait l’Allemagne d’Hitler a disparu. Les grands mots sur l’honneur, la race, l’esprit de conquête, tout le bric-à-brac national-socialiste s’est évanoui. C’est à croire que jamais personne n’a vraiment cru qu’un Reich de 1 000 ans allait être instauré. Tout se vend, les choses, les places, les amitiés, les filles. Ledig dit les choses crûment : « Olga était une jeune fille qui faisait le trottoir. Ses illusions s’étaient envolées pendant la guerre. Des amis américains subvenaient à ses besoins. Mais par fierté, et parce qu’elle avait une certaine idée d’elle-même, elle ne couchait qu’avec des officiers. ».
Robert, qui a fait la guerre et s’en est bien sorti – avec seulement une main saccagée –, tente de survivre et d’aider un camarade plus mal en point. Que peut-il arriver de bon dans un univers si détraqué ? Justement, Olga lui fait savoir qu’au premier signe de lui, elle sacrifiera son Américain. Olga est désirable, certes, mais il n’est pas prêt et juge impossible d’asseoir une relation forte dans le désordre et le danger qui caractérisent la vie de tous. Personnage à la hauteur de vue remarquable et à l’humour ravageur, Robert est un être à la sensibilité blessée, qui n’a connu que mensonge et violence et qui comprend qu’avec la fin de cette guerre, un autre mensonge, une autre violence se frayent leur chemin.
Après-guerre pose la question essentielle des valeurs qu’il fallait restaurer en Allemagne pour éviter que l’avenir ne soit que soumission et combines. Que faut-il faire ? Partir aux USA comme Olga ? Robert voudrait participer à « quelque chose de mieux ». C’est, malgré son imprécision, la touche d‘optimisme par laquelle Ledig a voulu conclure son roman.
Le titre aurait pu être traduit par Occupation, car il s’agit bien de cela, n’était la confusion que ce mot n’aurait pas manqué de provoquer pour le lecteur français. La traduction de Cécile Wajsbrot , remarquable, est à la hauteur du livre.

François Eychart

Après-guerre de Gert Ledig, Éditions Zulma, 208 pages, 16,50 euros
Rappel : Sous les Bombes, Éditions Zulma, collection Dilecta, 198 pages, 9 euros.


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