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Lettres d’Asie (II) : Laos, jardin languide du Mékong

Publié le 28 mars 2011 par Les Lettres Françaises

Laos, jardin languide du Mékong

***

Le Mékong a ceci de singulier qu’il abolit toute notion d’espace et de temps. Il est un vortex où se noient la désinvolture, le consumérisme et la frénésie moderniste thailandaise. De l’autre côté, à quelques brasses de Chiang Khong, poste frontière côté thai, le Laos affiche un pouls de convalescent. Fini les enseignes criardes, les néons multicolores et les rythmes échevelés des sound-systems. Le Laos annonce une autre couleur : le vert. Omniprésent. A la surface de ses territoires comme dans les coeurs. Le Laos vit son adolescence sans crise, avec précaution. Des montagnes du nord aux « 4 000 iles » de sa pointe sud, il s’accroche à une nature dont ses habitants sont les hôtes discrets. Hostile, dure, intacte, la terre laotienne daigne seulement accueillir un peuple qui lui prend bien peu. De Houay Xay à Phongsaly, de Luang Namtha à Nong Khiaw, la montagne découvre une dentition infinie, acérée, définitive. On a seulement osé creuser quelques sillons, ces routes ou pistes où l’on roule à marche mesurée. Toujours. Parce que tout peut attendre. Parce que l’on vit à un rythme ignorant des vertus supposées de la vitesse. La lenteur comme seconde religion. Par prudence aussi car on ne peut se payer le luxe d’un accident. Le premier hôpital digne de ce nom se situe au-delà des frontières. Quelles qu’elles soient. Pourtant tout déplacement se pare des atours de l’expédition. Inutile de compter en kilomètres. C’est en heures que les distances s’évaluent.

Disctrict de Luang Namtha au petit matin. Direction Nong Khiaw. La brume digère les hauteurs, lime les crêtes, avale les pics. On n’y voit rien à trente mètres. Le répit d’une ligne droite salutaire reste enfoui dans les replis de l’espoir. Ca vous a des airs de Cordilliere des Andes à quelques encablures du Mékong… Enfin la poussière retombe. La rivière Nam Ou rigole entre deux massifs aux épaules lourdes. Les bambous font la révérence au-dessus du serpent de bitume endolori comme pour saluer les buffles égarés. Le petit peuple des routes sautille sur le chemin de l’école dans ses chemises mauve clair, ses pantalons bleus et ses jupes de soie. Il parcourt des kilomètres qui s’égrènent comme autant de décennies à rebours du dernier millénaire. Quelques antennes paraboliques rappellent qu’ailleurs, beaucoup plus loin, les autoroutes sont désormais qualifiées de numériques.

Une poignée de degrés, minutes et secondes au sud, Luang Prabang. L’ancienne capitale royale navigue, immobile et calme, sur le Mékong. On y goûte la France des années 1920-1930 avec le raffinement d’un anachronisme savamment entretenu. Pas pour tout le monde. Dans la coulisse, le Laos continue à vivre, manger et dormir à même le sol. Le décor suranné des maisons coloniales transformées en hôtels de catégorie supérieure donne l’occasion au monde entier de se parfumer d’une délicate désuétude en rupture intégrale avec le théâtre environnant. La main qui faconne les croissants du matin est la même que celle qui, dans les ruelles secondaires, prépare le Tom Yam familial. Assis dans un Chesterfield, un verre de Merlot à la main à contempler les long tail boats zébrer le « Maitre des fleuves », on reste, comme dans les aéroports, en zone internationale. Plus bas, Vientiane, ou le Mékong charrie un limon fertile qui se libelle chaque jour un peu plus en yuans. Au fronton des enseignes commerciales, les idéogrammes tendent à y supplanter les caractères romains. Signe des temps et d’une logique géographique bien naturelle, somme toute, qui fera immanquablement table rase des curiosités ethniques qui peuplent le nord du pays. « Les Muongs… Race charmante, soeur des Laotiens insouciants et qui, comme ceux-ci, disparaitra quand il n’y aura plus place sur la terre pour les peuples candides », ecrivait, désabusé, Roland Dorgelès dans Sur la route mandarine en 1923. La vieille Indochine a vécu. Si quelques traces subsistent encore des passés meurtris de la region, il faut oublier la caresse éventuelle de la robe de soie dont se sont longtemps drapés le Laos, le Cambodge, comme le Vietnam. A Angkor, le cirque spectaculaire ronronne avec félicité… et les toges orange se font rares. Reste la majesté insubmersible d’édifices nés du génie de bâtisseurs fous, de ces vaisseaux gigantesques défiant la jungle vorace et qui donnent raison à Claudel : « Il ne faut pas comprendre… Il faut perdre connaissance. » Lequel l’emportera ? Le fromager aux racines insidieuses ou le grès rose du Banteay Srei, si cher à Malraux ? Dressées comme cinq hallebardes, gardiennes de la mémoire du Roi Lépreux, les tours d’Angkor sont les vigies bienveillantes d’un Cambodge autrement occupé à reprendre vie. Par tous les moyens. Tous les moyens ne sont-ils pas bons ? Sous certaines latitudes, on peut légitimement croire que si. Car comme le souligne à nouveau Dorgeles dans les années 1920, et qui vaut aujourd’hui plus que jamais, « le voyageur qui débarquerait ici avec le secret espoir d’oublier notre civilisation dans un Orient de légende tout brodé de dragons s’exposerait à repartir bien décu ».

Matthieu Levy-Hardy

Les Lettres françaises, février 2011, N°79



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