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La grève générale au tournant du siècle

Publié le 11 avril 2011 par Les Lettres Françaises

La grève générale au tournant du siècle

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Alors que les voies d’une difficile mais indispensable abolition du capitalisme font de nouveau l’objet de recherches actuelles, il est troublant de constater qu’un débat revêtant les mêmes enjeux a déjà été tenu il y a un siècle. Ce sont les termes et le contenu de ce débat que Miguel Chueca a choisi de présenter aux lecteurs d’aujourd’hui, en rassemblant et un commentant avec érudition un ensemble de textes, prenant la  forme d’un recueil intitulé Déposséder les possédants.

Entre la fondation de la CGT (1895) – alors d’obédience syndicaliste révolutionnaire –, et celle de la SFIO (1905) – officiellement marxiste –, les différentes composantes du mouvement ouvrier français se sont affrontées sur un point : la place de la grève générale comme hypothétique voie vers la révolution sociale. Durant quelques années, la CGT en fit l’horizon incontournable de sa stratégie, au point de créer un Comité de la grève générale, dont l’objectif était d’assurer la propagation de ce que les partisans du socialiste Jules Guesde appelaient avec mépris le « grève généralisme ». La virulence des propos échangés entre syndicalistes et socialistes fut d’emblée un des aspects du débat ; une virulence qui tranche par ailleurs avec l’œcuménisme que l’on trouve de nos jours au sein de la pensée critique et radicale.

Or si la critique à l’époque a tourné à la polémique voire aux anathèmes, elle a conservé un noyau rationnel qui explique la fécondité d’une relecture, un siècle plus tard, des arguments des partis en présence. Il s’agissait alors de trouver une stratégie de substitution aux révolutions du XIXe siècle, – celles des pavés et des barricades –, et la grève générale est apparue aux yeux d’un Fernand Pelloutier ou d’un Georges Sorel comme la seule solution réaliste stratégiquement, et émancipatrice politiquement. Résumons sommairement les raisonnements : face à un État bourgeois et policier plus efficace que jamais, il est indispensable de diffuser partout dans le pays, dans chaque cellule de son corps économique, la subversion qu’occasionnerait un arrêt généralisé du travail. La grève générale multiplierait les fronts de lutte à tel point que la concentration des forces de répression ne serait plus opérante. Par ailleurs, face aux prétentions des socialistes parlementaires à monopoliser la représentation ouvrière pour mieux la canaliser à l’intérieur des processus électoraux, la grève générale poserait comme décisive l’activité autonome des travailleurs.

On voit ici qu’outre la stratégie révolutionnaire se jouait aussi la question de l’hégémonie d’un groupe politique – syndicaliste ou socialiste – sur tout le prolétariat de l’époque. L’hostilité des guesdistes ou celle, plus argumentée, d’un Jaurès à la stratégie de la grève générale, se comprenait très logiquement. Mais cette hostilité n’excluait pas une pertinence réelle dans les critiques : dans un article reproduit ici, Jaurès objectait que la stratégie de la grève générale éparpillerait les forces révolutionnaires plus qu’elle ne les regrouperait, et évacuait, dans tous les cas, la question de la conquête d’une majorité populaire réelle acquise à la cause du socialisme. Toutefois Jaurès n’excluait pas le recours ponctuel à l’arrêt du travail, et l’on sait d’ailleurs que le déclenchement de la grève générale faisait partie des modes de riposte envisagés par l’Internationale socialiste face à un risque de conflit mondial. En 1914, il n’en fut rien, mais l’idée semblait avoir perdu de son actualité plus tôt, dès 1909, après l’échec des grèves de Draveil et Villeneuve-Saint-Georges. La révolution d’Octobre, concrétisant la stratégie de double pouvoir des bolcheviques, entraîna finalement la marginalisation durable de l’idée de grève générale. Il n’en reste pas moins que les questions qu’elle posait implicitement ou explicitement (rôle des producteurs et place de la violence dans la révolution, rythmes révolutionnaires et modes de contrôle des moyens de production, etc.) ne sont pas dépassées. Ce recueil nous le rappelle sans doute au bon moment.

Baptiste Eychart

Déposséder les possédants. La grève générale
aux temps héroïques du syndicalisme
révolutionnaire (1895-1906), textes rassemblés
et présentés par Miguel Chueca, Agone,
268 pages, 18 euros.


N°54 – Décembre 2008



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