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L'exposition "Sugimoto" se termine le 12 février à l'atelier Brancusi

Publié le 03 février 2008 par Olivier Leguay

Si vous êtes parisienne ou parisien, profitez des dernières journées de cette exposition consacrée à Sugimoto au Centre Pompidou.

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Formes conceptuelles
Hiroshi Sugimoto a choisi de présenter dans la Galerie de l'Atelier Brancusi deux photographies monumentales de 2004 (Mathematical forms : 0004, Onduloid et 0006, Kuen's surface), ainsi que trois nouvelles oeuvres réalisées en aluminium en 2006, dont deux « colonnes » en spirale (Conceptual forms : 004 et 005) et une forme très effilée s'étirant à la verticale, Conceptual form 006.
Ces « formes conceptuelles » en trois dimensions sont issues de formules mathématiques développées à l'ordinateur. Elles matérialisent le résultat d'une écriture scientifique et s'inscrivent dans une démarche de recherche pragmatique. Dans un jeu de « comparaison entre l'art et la science », cette installation permet de confronter l'oeuvre de Sugimoto à celle de Brancusi, qui relève quant à elle entièrement d'une volonté artistique.
Ces structures « sans fin » ont été inspirées par les modèles mathématiques en plâtre d'origine allemande, conservés au musée de l'université de Tokyo et analogues aux formes stéréométriques à vocation didactique de l'Institut Poincaré, appartenant aux collections du Palais de la Découverte et photographiés par Man Ray en 1936. Après avoir photographié à son tour ces modèles, Sugimoto crée des formes en trois dimensions qu'il ne « considère pas comme des sculptures » mais comme « de pures applications de formules mathématiques ».
Mises au regard des réalisations intuitives et « artisanales » de Brancusi, ces formes étirées jouent sur l'illusion d'une similitude avec les célèbres Colonnes sans fin, taillées directement à la main dans le bois et le plâtre, dont le processus de création est pourtant opposé. En ajoutant un socle en fer à deux de ses « colonnes », et un miroir réfléchissant sous la structure effilée de Conceptual form 006, Sugimoto attribue autant d'importance au support qu'à l'oeuvre, une référence « accidentelle » à l'oeuvre de Brancusi, inventeur du concept de la base intégrée à la sculpture. Sugimoto a également choisi de présenter – à l'entrée de la Galerie de l'Atelier et sur l'une de ses cimaises – deux de ses photographies monumentales des modèles mathématiques en plâtre conservés au Japon. Leur rencontre avec les formes courbes et en torsion de Brancusi est également, pour Sugimoto, le fruit du hasard.
Honka-dori : allusions subtiles
Dans la totalité des affaires humaines et de toutes nos créations, y-a-t-il quoi que ce soit de vraiment original ? La reproduction humaine est-elle autre chose que la copie répétitive de l'information génétique héritée par moitié de chacun de nos parents ? Curieusement, cependant, si la copie peut ressembler aux parents, elle n'est jamais identique, héritant tantôt de la solidité de l'un, tantôt des défauts de l'autre. Ainsi, les différences qui surgissent au cours de la répétition viennent enrichir la diversité biologique et l'évolution de l'énergie, et constituent en effet la force conductrice même qui a créé l'espèce humaine. Néanmoins, même ainsi, le spectre du clonage menace de changer tout cela. Les clones humains pourraient-ils préserver les mêmes sensibilités, les mêmes aspirations et les mêmes désirs propres ? Allons-nous engendrer un monde immuable, un monde sans évolution, un prolongement éternel qui ôterait tout sens au temps, ou encore signalerait la fin du temps lui-même ?
L'originalité véritable au sens de quelque chose survenant ex nihilo doit appartenir au royaume du divin. Les peuples ont longtemps cru avoir été créés eux-mêmes par un Dieu ou des dieux, bien qu'en Occident, au cours des derniers siècles, l'opinion a prévalu que Dieu était une invention des hommes, que Dieu ne nous avait pas créés à Son image, mais que nous avions créé Dieu à notre propre image. Au Japon, cependant, les choses diffèrent quelque peu de la situation occidentale, étant donné que les descendants des dieux nés du néant sont encore considérés comme des dirigeants. La culture d'un tel régime tend à la nostalgie. De tels sentiments envahissent, au douzième siècle, la poésie du prêtre Saigyo qui, lors de son pèlerinage au Temple Ise, le site le plus sacré de Shinto, la « Voie des Dieux », s'exclama :
Combien indicibles/les présences/je ne sais/
pourtant mes pleurs débordent / dans la crainte
Les textes classiques japonais Kojiki (1) [Chronique des faits anciens] et Manyô-shû (2) [Recueil d'une myriade de feuilles] abondent en fragments «indicibles», en traces de mémoire, où l'axe du temps ramène en arrière, à contre-courant, vers le passé d'une antiquité inconnaissable. Versifier dans la vie présente, c'est revisiter les versets du Manyô-shû chantés à travers les siècles, c'est incorporer ces traces indicibles à notre être même – une forme d'allusion profondément enracinée que nous, Japonais, appelons honka-dori ou « prendre en charge le poème originel ».
Très bien, alors, quelle originalité peut-il y avoir dans la photographie ? Debout, au-dessus des poissons minuscules qui demeurent dans les eaux peu profondes du rivage, un pêcheur lance son filet à l'eau. Ou bien les plombs du filet couleront d'abord ou bien les poissons se libèreront les premiers ; le pêcheur sait que le lancer du filet est essentiel, mais sa seule certitude, ce sont les poissons pris au filet et non ceux qui se sont sauvés. Le filet du photographe est son appareil-photo, et le sujet photographique sa prise qui tente de s'évader au moment où l'obturateur se déclenche. Ou bien, comme les amants surpris en flagrant délit s'arrachent l'un à l'autre, la réalité nue se transforme devant le photographe et affecte une apparence correcte et convenable. Une fois seulement, le sujet n'a pas réussi à s'échapper de la photographie, la première au monde prise par un certain Joseph Nicéphore Niepce en 1824. Semblable au premier pionnier qui peut s'emparer de créatures sans méfiance dans un territoire vierge, Niepce a capturé un monde sans prétention: prise d'une fenêtre au-dessus des toits voisins, brumeuse et sombre comme le souvenir d'une vie antérieure, l'image est à peine distincte à l'oeil. Après de tels débuts, presque magiques et épineux, la photographie a depuis peu obtenu le statut d'art. Tandis que celle-ci s'est largement popularisée, le monde se tient avec méfiance sur ses gardes contre l'invasion de l'objectif. Maintenant, chacun se dissimule devant l'appareil, prenant des poses et une allure flatteuse. Toute vérité est ici complètement cachée à la vue, fermée à la photographie.
Non seulement les sujets humains, mais aussi les bâtiments, même les montagnes, les rivières et les champs essaieront de paraître sous leur « meilleur jour » devant l'appareil photographique. Vraiment, aucune île ne joue un rôle naturaliste, cependant nous nous sommes habitués à voir la dissimulation depuis si longtemps que la dissimulation elle-même est devenue une réalité en soi. Nous ressemblons à un reclus qui se nourrit de « cartoons » et en vient à voir le monde extérieur comme une construction irréelle.
Tel un pêcheur avec son appareil-photo en guise de filet, à la poursuite acharnée de la photographie comme art, j'ai pris et perdu des images, travaillant à parfaire ma pratique malgré les épreuves et les erreurs. Là où certains brandissent leur appareil comme un fusil de chasse, au tir rapide et claquant – la façon la moins décente de prendre une photographie –, j'ai concentré mon attention sur un ensemble de travaux de plus en plus clos. Sans le réconfort du soleil ou du vent, j'essaie de réduire mes sujets à un état inactif. Au moment où le firmament toujours si réel s'efface, et où l'espace d'un instant les choses apparaissent ce qu'elles sont, seulement alors je tire ma plaque photographique installée avec soin. Nombreux sont les poissons qui échappent à mes efforts, car les détails du monde réel sont beaucoup plus fins que les mailles de mon filet. Quand je fais le compte de ma maigre pêche, à la recherche de traces amenant au monde primordial, photographié par Niepce avant que tout ne se referme, parfois un petit galet luit dans le sable et me remplit de la joie de savoir – ou du moins d'espérer – avoir réussi l'allusion au honka, au « poème originel ».
Enfin, laissez-moi citer l'un de mes poèmes préférés.
Hors de la nuit / je m'avance /
sur un sentier sombre / une lune lointaine
l'éclaire / au bord des collines
L'achevé d'imprimer du Shuishu – une anthologie de la poésie impériale du douzième siècle, attribuée à la « Fille du Seigneur Masamune, Gouverneur de Oe » – indique « écrit d'après sa sainteté Shoku Shonin ». D'éducation aristocratique, la poétesse connue plus tard sous le nom d'Izumi Shikibu, dont la vie amoureuse imprudente nous est parvenue dans le Journal d'Izumi Shikibu, a du être imprégnée de poésie dès son plus jeune âge. Jeune fille au coeur déjà empli de ténèbres, elle envisageait son avenir sous un jour encore plus sombre ; nous voyons sa figure troublée implorant une lumière qui la guide, craignant le pire, qui fut en effet le lot de sa vie.
Le honka, auquel ce vers fait allusion, n'était pas un poème mais une ligne du Sûtra du Lotus :
De ténèbres en ténèbres, ne jamais entendre
le nom béni de Bouddha
Le fait qu'une jeune vierge puisse être si bien lue dans le canon bouddhique, sans parler de l'art avec lequel elle sut y faire allusion, révèle un rare talent. Elle eut, de surcroît, l'intelligence de déposer son verset aux pieds du prêtre Shoku, celui qui propagea le Sûtra du Lotus comme l'essence de la foi populaire de la Terre Pure, auprès de la communauté bouddhiste ésotérique établie au Temple Enryakuji, sur le Mont Hiei, au-dessus de Kyoto. Avec ce verset, la poétesse avait peut-être l'intention de manifester sa gratitude envers Shoku et son enseignement. Le Sûtra du Lotus était l'un des plus anciens textes sacrés bouddhistes du Mahâyâna à parvenir au Japon ; dès l'an 614, le Prince Shotoku en fit le commentaire. Ainsi, Izumi Shikibu se réfère à Shoku et fait allusion au texte sacré qu'il préférait, un texte chinois traduit du sanscrit au quatrième siècle. Un honka renvoyant à un autre honka, allusion sur allusion, m'entraînent sans cesse vers des rêves sans fin – des rêves de réalité.
Hiroshi Sugimoto
Traduction en français de la version anglaise par Marielle Tabart
(1) Première chronique historique rédigée en japonais, achevée en 712
(2) Première anthologie poétique rédigée en japonais, v.760

Pour consulter la vidéo d'un entretien non diffusé de la BBC avec l'artiste , c'est ICI

Le diaporama des oeuvres mathématiques de Sugimoto : ICI


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