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Le coupe-chou

Publié le 19 avril 2011 par Corboland78

Mon père est dans la salle de bain, il va se raser, rituel quotidien. Gamin, sans un poil au menton ni ailleurs, je le regarde, un peu envieux peut-être, intimidé aussi. Un jour j’en passerai par là quand je serai un homme. Premier signe – affichable – de notre virilité, les petits garçons ont hâte de pouvoir se raser comme papa.

Non seulement le rasage était une preuve irréfutable de la différence entre l’homme, mon père, et l’enfant, moi, mais il s’accomplissait au cours d’une cérémonie simple et précise, emprunte de sérieux et d’application avec un léger risque de dangerosité. Liturgie du quotidien avec ses codes et ses accessoires aboutissant à la transfiguration d’un visage fatigué par la barbe naissante en une figure fraîche et lisse, parfois parfumée, faisant de vous un autre homme.

Mon père se rasait, maintenant encore, avec un sabre ce rasoir à lame antique, seul modèle devant exister à l’époque où il fit sa première barbe. Ca m’impressionnait beaucoup. Sur l’évier du lavabo il installait son matériel, la boite du rasoir, le pot de savon et le blaireau. Rien que le mot « blaireau » ça fait rêver, une brosse à manche de corne ou de bois avec des poils naturels que papa agitait dans le pot de savon préalablement humidifié, pour en faire monter une mousse blanche et onctueuse. Sur ce point il égalait maman quand elle préparait sa mayonnaise. Quand la mousse est parfaite, le blaireau permet de l’étaler sur les joues et la gorge, épaisse et uniforme barbe blanche vierge, recouvrant les poils foncés et piquants qui donnaient un air dur au visage de mon père. « Papa, tu piques ! » Me plaignais-je quand il m’embrassait le soir, au retour du travail.

La première partie, la préparation, exécutée, débutait la cérémonie proprement dite. De sa boite en carton étroite, mon père sortait son coupe-chou comme il aimait à le nommer. Le manche laqué et la lame repliée sur sa longueur, lentement les deux éléments sont séparés, l’acier luisant venant dans le prolongement du manche. D’une main devenue experte par l’usage, le rasoir maintenu entre ses doigts légers par l’axe de la pliure de l’outil, mon père effleure sa joue qui crisse sous la caresse dela lame. Lespaquets de mousse ramenés par le couteau sont rejetés dans l’eau du lavabo, chaque mouvement libère les joues de la barbe blanche et des poils mêlés. La gorge nécessite une attention particulière, une légèreté absolue alliée à une pression certaine pour atteindre le but sans blesserla peau. Unpassage délicat encore, sous les ailes du nez, et un fignolage près des oreilles pour laisser ou non, pousser les pattes. Quelques ablutions pour évacuer les restes de savon par-ci, par-là, la serviette prise à deux mains pour s’y plonger le visage. Un homme neuf vient de naître. Il tombe sous le sens que l’usage d’un tel outil nécessite une main sûre et ferme, aujourd’hui rattrapé par l’âge, mon père a abandonné son coupe-chou héroïque pour des rasoirs jetables moins glorieux mais aussi moins dangereux.

Toute la réussite de l’entreprise tient en deux points, la technique et le matériel. Le rasoir doit être parfaitement aiguisé, pour cela mon père dispose d’un morceau de cuir souple sur lequel, le week-end quand il a plus de temps, il fait aller et venir la lame rutilante du coupe-chou, éclairs froids et bleutés, coups de poignet souples pour que le mouvement reste ample et rythmé.

En dépit de ces précautions d’entretien du rasoir, il arrivait parfois que la lame animée d’une volonté propre et malfaisante entame l’épiderme du daron. Oh, à peine ! Mais déjà le sang rouge s’écoule, la peau, le savon, le lavabo, blêmes au naturel se teintent de ce rubis effrayant. Trop tard, instinctivement la serviette vient temporairement arrêter l’hémorragie, ma mère va hurler pour son linge. Dieu merci son marcel blanc n’a rien, aucune trace de sang sur le vêtement.  

Agitation dans la salle de bain, je m’enfuie, eau froide sur la plaie le temps qu’il faut pour que ça se calme, puis bâton hémostatique et enfin, un petit bout de papier hygiénique posé sur l’entaille. Plus de peur pour moi, que de mal pour lui.

De longues années plus tard quand viendra mon tour de satisfaire au rituel, je tâterai du rasoir électrique un peu avant de me décider pour un rasoir mécanique. Jamais je n’ai tenté l’expérience avec un coupe-chou. 


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