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Un exemple de corruption au Jharkhand

Publié le 19 avril 2011 par Bijoliane
Article du Journal La Croix du 19 avril, qui montre bien les problèmes de corruption actuels. Cet article porte justement sur l'état du Jharkhand où j'étais le mois dernier. Mais c'est dans l'Inde toute entière que s'étend cette corruption. Et le parti du Congrès est le premier visé...
18/04/2011 16:06

En Inde, la corruption gangrène la lutte contre la pauvreté.

La loi de « garantie d’emploi rural » était le projet phare du gouvernement. Elle devait endiguer la pauvreté massive des régions oubliées par le « miracle » économique. Mais le programme est rongé par le fléau de la corruption

Un exemple de corruption au Jharkhand

Sonia Gandhi remet un diplôme le 2 février 2011 à l'occasion des 5 ans de la mise en place du NRGA, le plus vaste programme social du monde, très touché par la corruption (PRAKASH SINGH/AFP PHOTO)
Dans la poussière soulevée par les 4×4, ils sont une dizaine à creuser la terre. Les uns piochent. D’autres portent les seaux de gravats sur leur tête. Ces paysans de l’État du Jharkhand (à l’est du pays, l’un des trois nouveaux États créés en Inde le 15 novembre 2000), travaillent grâce au programme de développement rural NREGA (National rural employment guarantee act).
L’État indien garantit et finance ainsi cent jours de travail par an pour les plus démunis. La loi, adoptée en 2005 à l’initiative du Parti du Congrès au pouvoir, est un moyen de lutter contre la pauvreté. Cette année, 7,5 milliards d’euros sont alloués au plus vaste projet de ce type dans le monde. Pourtant, la plupart de ces ouvriers ne verront jamais une roupie de leur salaire.
Vivent ici des aborigènes, premiers habitants à avoir peuplé le sous-continent. Aujourd’hui, ils sont les plus pauvres de l’Inde. James Herenj anime à Latehar un petit bureau pour leur faire connaître leurs droits. Des affiches accrochées sur les murs bleus informent les paysans avec des dessins simples : « Si tu n’as pas de travail au bout de quinze jours, tu dois recevoir de l’argent », explique un petit oiseau. À défaut d’emploi, le NREGA garantit une indemnité financière à chaque paysan.

A chaque échelon, une somme est prélevée.

Un principe bafoué par le mépris de l’administration envers les classes défavorisées. « Cela réduirait leur prestige d’écouter les pauvres », se désole James Herenj. « Quand les paysans s’inscrivent, l’administration ne leur donne jamais de justificatif. Sans preuve de la demande d’emploi, le mécanisme ne peut pas fonctionner. »

Une fois la carte de travail en poche, les nouveaux ouvriers sont employés par des entreprises de travaux publics, sur les fonds versés par le gouvernement. Des intermédiaires se chargent de répartir les postes. Mais à chaque échelon, une somme est prélevée sur le maigre salaire des travailleurs.
Une femme de Latehar raconte : "J’ai travaillé douze jours dans un bassin de récupération des eaux à des dizaines de kilomètres de chez moi. Nous étions 22 ouvriers. Nous n’avons jamais touché d’argent".
Des menaces de la part des entreprises.

Viennent alors les menaces. « L’entreprise nous a forcés à dire à l’administration que nous avions été payés. Sans quoi, ils ont dit qu’ils allaient tuer mon mari. » Dans les villages alentours, les travailleurs tiennent le même discours. Si certains ont eu la chance de percevoir un salaire, il était réduit d’au moins 30 %.

Les entreprises financées par New Delhi ne se donnent pas toujours la peine d’entamer les chantiers. D’après James Herenj, les ouvriers étant illettrés, les entrepreneurs ouvrent de faux comptes postaux à leurs noms. Ils se font ainsi transférer directement l’argent, en laissant 2 à 3 % de commission.
Quand il ne passe pas son temps à argumenter auprès des politiciens, Jean Drèze est sur le terrain, à Latehar. Cet économiste est membre du Conseil national consultatif mis en place par Sonia Gandhi, la présidente du Parti du Congrès. Il a su la convaincre des bienfaits du programme NREGA. Mais en observant les nombreux chantiers qui jalonnent la route, il dénonce « une véritable mafia qui s’est installée autour ».
L'administration ferme les yeux

L’administration, soucieuse de favoriser l’essor économique des entreprises, ferme les yeux sur ces pratiques. Avec la complicité des autorités, les entreprises exploitantes se considèrent propriétaires des terres. « La plupart des travaux sont illégaux : ils auraient dû être réalisés avec l’accord des ‘‘Panchayats’’ (conseils de villages).
Mais, dans certaines zones, il n’y a plus d’élections depuis des années. Et les entreprises en profitent », dénonce Jean Drèze. Le Jharkhand est l’un des États disposant des plus importantes ressources minières du pays.
À quelques centaines de kilomètres, de grandes compagnies se sont implantées, malgré de violents conflits avec les paysans. Nombre d’entre eux subissent à Latehar la répression policière pour avoir osé récolter sur leurs propres terres.
« Ces exactions poussent certains paysans à rejoindre les rebelles maoïstes », analyse Jean Drèze. Des paysans ont essayé de manifester devant les administrations locales. Avec pour seule conséquence une répression accrue. Pour James Herenj, « le plus grand problème est que les pauvres ne savent pas comment réclamer justice »
La colère nourrit les rangs des rebelles

Leur colère nourrit les rangs de la rébellion maoïste, qui dénonce la corruption, les réquisitions de terres et l’exploitation des ressources naturelles. Avec le Chhattisgarh voisin, le Jharkhand est l’un des États les plus touchés par la présence de cette guérilla, qui gagne du terrain.
Désormais les maoïstes, appelés aussi «Naxalites», sont actifs dans un tiers des districts du pays. Leur guerre larvée contre le gouvernement a fait 1 180 morts en 2010. À Latehar, quand il est question de guérilla, les visages trahissent l’inquiétude.
Jean Drèze décrypte ce silence : « La journée, la police vient les interroger sur les guérilleros. La nuit, les maoïstes viennent leur demander pourquoi ils ont parlé à la police. C’est un cercle sans fin. »
Arrestations récentes

Non loin, au village de Jerua, un défenseur du NREGA, a été battu à mort pour avoir dénoncé la corruption. B.K. Sinha, secrétaire du
ministère du développement rural, s’est déplacé pour l’occasion.

Il est entouré de paramilitaires antimaoïstes aux visages masqués et armés de fusils d’assaut. Responsable du NREGA, B.K. Sinha se veut rassurant : « Nous ne resterons pas silencieux face à la corruption. Nous prendrons en compte toutes nos erreurs. »

Des promesses exécutées à la lettre. Récemment, un agent postal et cinq assistants du NREGA ont été arrêtés pour détournement de fonds. Mais face à l’ampleur des fraudes, New Delhi menace de couper le financement du NREGA au Jharkhand. Comme un ultime aveu d’impuissance.

Vanessa DOUGNAC, état du Jharkhand (avec Christophe PAYET, Centre de formation des journalistes)


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