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Nous y sommes, pas d’échappatoire par Fred Vargas

Publié le 19 avril 2011 par Gezale

Nous y sommes, pas d’échappatoire par Fred  Vargas

Fred Vargas (DR)

« Nous  y voilà, nous y sommes. Depuis cinquante ans que cette tourmente menace dans  les hauts-fourneaux  de l'incurie de l'humanité, nous y sommes.
Dans le mur, au bord du gouffre, comme seul l'homme sait le faire  avec  brio, qui ne perçoit la réalité que lorsqu'elle lui fait  mal.
Telle notre bonne vieille cigale à qui nous prêtons nos  qualités  d'insouciance, nous avons chanté, dansé. Quand je dis « nous  »,  entendons un quart de l'humanité tandis que le reste était à la  peine. Nous avons construit la vie meilleure, nous avons jeté nos pesticides  à l'eau, nos fumées dans l'air, nous avons conduit trois voitures, nous avons  vidé les mines, nous avons mangé des fraises du bout monde, nous avons  voyagé en tous sens, nous avons éclairé les nuits, nous avons chaussé des  tennis qui clignotent quand on marche, nous avons grossi, nous avons mouillé  le désert, acidifié la pluie, créé des clones, franchement on peut dire  qu'on s'est bien amusés.

On a réussi des trucs carrément  épatants, très difficiles, comme faire fondre la banquise, glisser des  bestioles génétiquement modifiées sous  la terre, déplacer le Gulf  Stream, détruire un tiers des espèces vivantes, faire péter l'atome,  enfoncer des déchets radioactifs dans le sol, ni vu ni connu. Franchement on  s'est marrés.
Franchement on a bien profité.
Et on  aimerait bien continuer, tant il va de soi qu'il est plus rigolo de sauter dans un avion avec des tennis lumineuses que de biner des pommes de terre.
Certes. Mais nous y sommes. A la  Troisième Révolution.
Qui a ceci de très différent des deux  premières (la Révolution néolithique et la Révolution industrielle, pour  mémoire) qu'on ne l'a  pas choisie.
« On est obligés de la  faire, la Troisième Révolution ? » demanderont  quelques esprits  réticents et chagrins.
Oui.
On n'a pas le choix,  elle a déjà commencé, elle ne nous a pas demandé notre avis. C'est la mère Nature qui l'a décidé, après nous avoir aimablement laissés jouer avec elle depuis des décennies. La mère Nature, épuisée, souillée, exsangue, nous ferme les robinets. De pétrole, de gaz, d'uranium, d'air, d'eau. Son  ultimatum est clair et sans pitié : Sauvez-moi, ou crevez avec moi (à  l'exception des fourmis et des araignées qui nous survivront, car très  résistantes et d'ailleurs peu portées sur la danse).
Sauvez-moi ou crevez avec moi.
Évidemment, dit comme ça, on  comprend qu'on n'a pas le choix, on s'exécute illico et, même, si on a le  temps, on s'excuse, affolés et honteux. D'aucuns, un brin rêveurs, tentent  d'obtenir un délai, de s'amuser encore avec la croissance.
Peine perdue.
Il y a du boulot, plus que l'humanité n'en eut  jamais.
Nettoyer le ciel, laver l'eau, décrasser la terre,  abandonner sa voiture, figer le nucléaire, ramasser les ours blancs,  éteindre en partant, veiller à la paix, contenir l'avidité, trouver des fraises à côté de chez soi, ne pas sortir la nuit pour les cueillir toutes, en laisser au voisin, relancer la marine à voile, laisser le charbon là où  il est – attention, ne nous laissons pas tenter, laissons ce charbon tranquille récupérer le crottin, pisser dans les champs (pour le phosphore, on n'en a plus, on a tout pris dans les mines, on s'est quand même bien marrés).
S'efforcer.
Réfléchir, même.
Et, sans vouloir offenser avec un terme tombé en désuétude, être  solidaire.
Avec le voisin, avec l'Europe, avec le  monde.
Colossal programme que celui de la Troisième Révolution.
Pas d'échappatoire, allons-y.
Encore  qu'il faut noter que récupérer du crottin, et tous ceux qui l'ont fait le  savent, est une activité foncièrement satisfaisante. Qui n'empêche en rien  de danser le soir venu, ce n'est pas incompatible.
A condition  que la paix soit là, à condition que nous contenions le retour de la  barbarie, une autre des grandes spécialités de l'homme, sa plus aboutie peut-être.
A ce prix, nous réussirons la Troisième  révolution.
A ce prix nous danserons, autrement sans doute,  mais nous danserons  encore. »
Fred  Vargas
Archéologue et écrivain


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