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OTAN, Libye et déclassement

Publié le 19 avril 2011 par Egea

Dans l'affaire libyenne, l'OTAN n'aura été qu'une organisation par défaut. Pourtant, on avait assisté initialement à une attitude très active du secrétaire général, Anders F. Rasmussen. Toutefois, cette posture s'est avérée dans les faits peu productive.

425e Escadron tactique de chasse
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En effet, M. Rasmussen fondait sa démarche sur un certain nombre de présupposés : qu'il dirigeait l'organisation, que les Américains voudraient faire quelque chose en Libye, et que l'OTAN était une « évidence » militaire pour cela. Or, les faits ont démontré que ce n'était jamais exactement le cas.

Tout d'abord, la fonction du secrétaire général, traditionnellement, consiste à être un arrangeur. M. Rasmussen montre une pratique beaucoup plus dynamique de sa fonction. Il la justifie par la nécessité de bouger les choses, et de s'adapter au nouvel environnement, bien loin des conditions d'il y a dix, vingt ou trente ans. Sa méthode a pu donner des résultats : ainsi, c'est son action personnelle qui a aboutit à l'écriture d'un concept stratégique ramassé et assez clair, ce qui n'aurait pas forcément été le cas si on avait suivi les voies classiques des négociations entre chancelleries. Bien sûr, cette méthode force un peu les habitudes des uns et des autres, mais elle n'est pas dénuée d'efficacité. Il reste qu'elle a pu froisser certaines diplomaties. Il faut une position inattaquable pour tenir une telle conduite. Il est possible que cette attitude ait fait naître, ici ou là, des ressentiments envers ce secrétaire général à la trop forte personnalité, qui se met beaucoup en scène sur la télé de l'Alliance, et qui est peut-être « trop entreprenant ».

S'agissant des Américains, chacun a pu observer à quel point ils étaient partagés. D'une part, ils se devaient de poursuivre leur appui mesuré mais réel aux révolutions en cours dans le Maghreb. Surtout, ils n'oubliaient pas qui était Kadhafi, l'homme de l'attentat de Lockherbie. Mais d'un autre côté, il était délicat de se lancer, à nouveau, dans une opération militaire dans un pays musulman et arabe : aussi bien pour des raisons politiques extérieures (image américaine au Moyen-Orient) comme intérieures (Obama ne peut pas être l'homme qui lance l'Amérique dans une nouvelle guerre, à deux ans de la présidentielle et compte-tenu de la ligne anti guerre de sa campagne précédente) que pour des raisons opérationnelles (il y a déjà deux théâtres majeurs à soutenir, et le retrait d'Irak a aussi pour objet de rafraîchir la surchauffe opérationnelle américaine). C'était la ligne de Robert Gates, farouchement opposé à toute intervention. La personnalité de B. Obama, très mesurée et pondérée, a dès lors joué : s'il s'est rendu aux arguments d'Hillary Clinton, ce fut selon une position médiane, bien loin de l'interventionnisme auquel s'attendait M. Rasmussen.

Dès lors, il fallait s'appuyer sur des prête-noms, ceux qui avaient vraiment envie d'y aller : la France et la Grande-Bretagne. Elles ont montré un pragmatisme très contemporain, mais qui a dans les faits surpris le secrétaire général. Celui-ci considérait que l'OTAN, organisation militaire dont personne ne mettait en cause cette spécialisation, serait l'outil évident de l'action à conduire. Or, Français et Britanniques ont été très rumsfeldiens : « c'est la mission qui fait la coalition ». Cette déclaration de Ronald Rumsfeld, effectuée en septembre 2001, avait à l'époque frappé de stupeur les atlanticistes bon teint : il avait fallu des années pour la surmonter, avec notamment l'intervention en Afghanistan qui apparut, en son temps, comme la rédemption de l'Otan après la défiance américaine. Mais voilà que des Européens, qui plus est les deux plus puissants de ce côté de l'Atlantique, se mettent à adopter la même attitude ! On a ainsi vu M. Rasmussen s'efforcer de rendre nécessaire son Organisation, alors que les pragmatiques lui disaient des vérités désagréables : il était impensable d'obtenir un vote aux Nations-Unies si l'Alliance entrait en jeu, il était impensable d'obtenir un accord politique avec la ligue arabe ou l'union africaine si l'Alliance était présente, et si les principaux acteurs ne voulaient pas de l'OTAN, ils ne l'utiliseraient pas.

L'OTAN avait beau multiplier les déclarations affirmant qu'elle préparait des plans, au cas où on ferait appel à elle, chacun voyait bien que c'était une façon d'attirer l'attention pour qu'on le fasse. D'autant que l'Alliance était divisée : l'Allemagne ou la Turquie ne voulaient pas intervenir, et beaucoup de pays d'Europe centrale et orientale ne voyaient vraiment pas ce qu'ils avaient à faire en Méditerranée : dans leur esprit, l'Alliance, c'est encore « inclure les Américains et exclure les Russes ». Autant dire que la règle du consensus ne s'appliquait pas, surtout quand le « décideur de dernier ressort », à savoir les Etats-Unis, démontrait une attitude très ambivalente : elle fut lue par beaucoup comme une liberté d'opinion, et donc comme l'autorisation de s'abstenir. L'alliance divisée, l'alliance désarmée, l'alliance déconsidérée.... mais l'alliance qui, finalement, revient dans le jeu, par la petite porte et sans gloire.

L'alliance était seconde. On appelle ça un déclassement.

(à suivre)

O. Kempf


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