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Bellanger ne sera pas victime du capitalisme sauvage

Publié le 01 mai 2011 par Copeau @Contrepoints

Le 12 avril dernier, Axa Private Equity – actionnaire majoritaire de Skyrock avec 70% des parts – annonçait le déparquement de Pierre Bellanger, PDG et fondateur de la radio (et détenteur des 30% restants), sur la base de ses résultats médiocres qui, selon Dominique Senequier (président d’Axa Private Equity), ne justifient pas ses €620k de rémunération annuelle. Peu importe les raisons qui ont poussé la société de capital-risque à vouloir priver Bellanger de son rôle exécutif, c’est la loi du genre : Skyrock est une société privée et n’a, à ce titre, pas d’autre raison d’être que de rémunérer ses actionnaires. Si le fondateur voulait un jouet, il ne fallait pas proposer à des investisseurs de rentrer au capital.

Ce qui est vraiment intéressant dans cette affaire, c’est qu’apprenant la décision de son actionnaire majoritaire, Bellanger s’est barricadé dans son bureau et a fait l’objet d’une campagne de soutient tout à fait inédite : le personnel de la radio – et notamment ses animateurs vedettes –, des auditeurs, une flopée de rappeurs et autres starlettes de R’n’B mais surtout… des politiciens. François Hollande, Jack Lang, Jean-Luc Mélenchon, Malek Boutih [1], Rama Yade, Xavier Bertrand… À gauche comme à droite, tous sont venus soutenir la « liberté de Skyrock » et Pierre Bellanger, qui en est manifestement le garant. Résultat des courses : Bellanger retrouve ses fonctions, Axa Private Equity cherche à vendre ses 70%, le Crédit Agricole accepte de racheter 30% du capital et on se donne jusqu’à la rentrée pour trouver des investisseurs pour les 40% restants.

Bellanger ne sera pas victime du capitalisme sauvage

(Dessin de presse : René Le Honzec)

Pour ce qui est de la stratégie de Bellanger – s’appuyer sur le soutien de son équipe et de ses auditeurs pour faire plier son actionnaire majoritaire – c’est assez bien joué. Je n’ai pas grand-chose à y redire. En revanche, l’intervention unanime de nos amis politiques fleure le capitalisme de connivence à plein nez. Voilà le topo : manifestement, les équipes de Senequier estiment, qu’avec Bellanger à sa tête, Skyrock n’est pas un bon investissement et souhaitent donc sortir. Et là, une banque dont les liens avec le pouvoir sont une évidence annonce qu’elle est prête à aligner quelques millions d’euros – probablement quelque chose de l’ordre de 25 millions – et à restaurer le PDG déchu dans ses fonctions. Bien sûr, il est possible que le Crédit Agricole estime que le prix demandé par Axa Private Equity justifie un investissement et il est également possible que cette décision s’inscrive dans sa stratégie de conquête du marché des jeunes. C’est possible mais, connaissant un peu Dominique Senequier, je vous fiche mon billet qu’elle n’est absolument pas prête à brader ses parts et vous ne m’en voudrez pas de penser que si c’est une opération de communication, le retour sur investissement me semble pour le moins incertain.

Le principe de parcimonie nous apprend qu’en présence de deux hypothèses concurrentes, c’est celle qui nécessite le moins d’hypothèses qui est en générale la bonne. En l’espèce, le défilé politique auquel nous avons assisté et les rumeurs d’un investissement de France Telecom et du Fonds de stratégique d’investissement [2] laissent clairement entrevoir ce qu’il s’est passé en coulisse. C’est simple comme un coup de fil : soucieux de prouver aux 17-25 ans – qui sont légions à écouter la soupe diffusée en boucle sur Skyrock – à quel point l’État se soucie de leur bien-être, un homme politique a pris contact avec la direction générale du Crédit Agricole en suggérant qu’il serait souhaitable et bienvenue que ladite banque trouve quelque intérêt à investir dans cette radio de jeunes. Si l’investissement de France Telecom et du FSI se confirme, nous aurons là une confirmation à la limite du communiqué officiel : l’appareil d’État s’est mobilisé et a usé non seulement de son pouvoir d’influence mais aussi des deniers publics pour maintenir Bellanger en poste à €620 k par an.

C’est toute la beauté subtile du capitalisme de connivence à la française. Un étroit réseau de petites amitiés, d’intérêts croisés et de renvois d’ascenseurs entre des élus et des dirigeants d’entreprises pour qui clients, salariés et actionnaires ne sont que des pigeons instrumentalisables à souhait au nom de l’intérêt général. Bernard Tapie et Jean-Marie Messier à tous les étages. On nous rebat les oreilles de cette insupportable croissance des inégalités, des salaires mirobolants des « super-riches », des bonus des banquiers en nous expliquant que tout cela est le résultat d’un capitalisme libéral dérégulé et, pendant ce temps, notre président de la République vend les avions de M. Dassault [3], M. Lagardère co-investit avec l’État dans Sogeade, Mme Albanel est en charge de la communication de France Telecom… Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Notes :

[1] Qui se trouve, accessoirement, être le directeur des relations institutionnelles de Skyrock.
[2] Relayées par le JDD qui semble avoir eut quelques tuyaux.
[3] À l’État français…


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