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Chronique photographique de Franck Delorieux

Publié le 17 mai 2011 par Les Lettres Françaises

Chronique photographique de Franck Delorieux

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En 1981, Hervé Guibert publie l’Image fantôme (Éditions de Minuit), recueil de courts textes sur la photographie, sur des photographies qu’il n’a pas prises. Le livre s’ouvre ainsi : « Il y avait, dans un de mes Bibi Fricotin, une invention fabuleuse qui me faisait rêver, et qui me faisait très peur en même temps si j’imaginais qu’on pouvait les retourner contre moi : les lunettes à lire la pensée. Depuis, j’ai trouvé dans des réclames plus ou moins salaces l’existence de lunettes qui transpercent les vêtements, qui déshabillent. Et j’ai imaginé que la photographie pouvait conjuguer ces deux pouvoirs, j’ai eu la tentation d’un autoportrait… »

La photographie est en hauteur et en noir et blanc. Une surface grise, lisse, unie occupe la moitié supérieure. Au milieu, commencent le visage et le haut du torse caché dans une chemise blanche. Le personnage est allongé, la tête tournée vers l’objectif. La bouche se situe au centre. Un peu plus à droite, à mi-chemin entre la bouche et le bord de la photographie, le regard se dirige vers le bas. Le personnage ne regarde pas vers l’objectif. Un petit éclat de lumière se dessine sur l’œil droit. La joue et le cou se suivent dans une ligne presque droite, cernée de part et d’autre par l’arrondi de la chemise et une mèche de cheveux noirs. Le visage est beau, très beau. Le visage et le haut du torse occupent un quart de l’image. En dessous, on distingue une bande presque aussi claire que le fond puis une bande foncée, presque noire: sans doute un matelas recouvert d’un tissu. La composition de cet Autoportrait de 1989, on le voit, est rigoureuse : tout – les volumes, les teintes de gris, la place des teintes de gris et les volumes qu’ils occupent –, tout se répond et s’ajuste rigoureusement. Seul le regard et sa mélancolie, une mélancolie de deuil, perce l’image, l’ouvre, l’agrandit.

Hervé Guibert tenait une chronique sur la photographie dans le Monde. Ces textes ont été recueillis en 1999 sous le titre la Photo, inéluctablement (Éditions Gallimard). En 1981, il rend compte de l’exposition « Les réalismes ». Le texte se termine par: «Il ne s’agit surtout pas d’appliquer à chaque objet la détermination réaliste-pas réaliste comme une devinette bêtasse, mais de se laisser aller dans le bain d’impressions général, dans la confrontation de dimensions et d’expressions différentes, comme dans une promenade et de prendre plaisir jusqu’aux zones d’ombres et d’inexplication, jusqu’aux trous et jusqu’aux failles. »

La photographie est en largeur et en noir et blanc. Une baignoire blanche occupe l’angle de deux murs carrelés. Les carreaux sont gris, tache- tés, carrés. À droite, fixés au mur, le robinet, le pommeau de douche, avec son tuyau qui plonge dans le bain, une poignée pour se lever. Tout en haut de l’image, au bord de la baignoire, coincée dans l’angle des deux murs, une éponge naturelle ne se retrouve pas au centre de la largeur qui est, tout en bas, occupé par un sexe d’homme avec, à sa verticale, un poignet et une main qui émergent de l’eau. Un homme est allongé dans la baignoire, baignant dans une eau savonneuse, trouble, blanchâtre. Son genou gauche et le bas de la cuisse sortent de l’eau, comme ses deux mains et ses deux poignets qui se tiennent à la verticale, les doigts légèrement pliés dans un geste qui n’appelle aucune action. La tête, hors de l’eau elle aussi, est posée sur le rebord de faïence. Les cheveux courts sont noirs. Un bandeau de tissu blanc que l’on imagine trempé est enroulé autour de la tête et masque les yeux. Le centre de la photographie est occupé par l’eau trouble, d’où émerge un peu plus haut la poi- trine un peu poilue et, un peu plus bas, la masse noire des poils du pubis, le sexe flou. L’image est prise en plongée, à hauteur d’homme. En bas, à gauche, les lignes du carrelage, de la baignoire et du mur. J’imagine qu’il n’y a pas d’avant et pas d’après à cette photographie, elle n’appelle pas de fiction mais se donne en elle-même et ne produit éventuellement une fiction que si elle n’a d’autre objet qu’elle-même; la photographie – Thierry, Munich, 1984 – a été prise ainsi parce qu’elle devait être prise ainsi.

Chronique photographique de Franck Delorieux

Hervé Guibert

En 1988, Hervé Guibert préface un recueil de seize photographies de Hans Georg Berger le représentant : l’Image de soi, ou l’injonction de son beau moment ? (Éditions William Blake & co) : « Non seulement ces photos transforment leur sujet en fou, mais aussi en statue, en absence, en violeur, en mains dénuées de corps. Elles lui font très rarement tenir les rôles les plus dignes de son existence sociale, comme un reportage classique aurait aimé le typer : en train d’écrire à sa table de travail, ou dans la fréquentation de telle ou telle personne rapidement reconnaissable. En cela elles ne l’incorporent pas à une mythologie, mais à une affabulation. Et en cela, conséquemment, je n’ai pas le moindre soupçon de prétention en présentant ce travail. Juste un soupçon de vérité, et un soupçon de folie. L’aveu à faire d’un immense plaisir. »

L’image est en hauteur et en noir et blanc. Sur un fond gris tirant en haut à droite sur le noir, un homme est recouvert d’un voile de tulle blanc. Le sommet du crâne ne touche pas le bord de la photographie. Le corps est cadré au-dessus des hanches. Le visage, le cou et l’épaule gauche se distinguent plus nettement sous le tissu. Le bras droit, le torse, le sexe sont invisibles. L’homme, bien droit, musclé, im- passible, est nu. La photographie, intitulée le Fiancé I (1982), fait partie d’un triptyque. Le Fiancé II et le Fiancé III agrandissent le cadre.

L’homme est dans une pièce qui évoque une maison de campagne assez rustique, à l’angle de deux murs dont l’un est percé d’une fenêtre. Un petit miroir rectangulaire, avec un cadre de bois imitant des tiges de bambou, est accroché derrière la tête, reflète la nuque. Une pierre plate est posée sur le rebord de la fenêtre. Contrairement à la première image où le tulle est replié en plusieurs épaisseurs au-dessus du front, dans les deux autres volets, le voile est simplement posé sur la tête. Dans la dernière, le voile se tire- bouchonne sur le sol et rampe vers le spectateur. Un meuble, une patère, un bidon en plastique, un rideau, une cuvette d’eau sont visibles. Que disent ces images ? Elles disent qu’un homme nu, musclé, droit, impassible est couvert d’un voile de tulle blanc et qu’il est nommé le Fiancé; elles disent que la seule fiction est le phantasme, que Guibert a photographié l’insaisissable, le désir et son fonctionnement, ses métaphores, sa symbolique, son évidence brute, son silence et ses mots.

C’est avec amertume que j’ai choisi seulement cinq photographies d’Hervé Guibert. On retrouvera l’ensemble de son travail dans le livre Hervé Guibert photographe publié aux Éditions Gallimard à l’occasion de la rétrospective qui s’est tenue à la Maison européenne de la photographie. Le beau et intelligent texte de Jean-Baptiste Del Amo se termine par ces lignes : « [Les photographies d’Hervé Guibert] sont autant d’instants saisis dont l’image nous offre d’inventer pour chacune une histoire. Nul doute qu’Hervé Guibert aurait aimé que nous les regardions aujourd’hui comme des fictions dont la vérité, toujours, se dérobe. “Le temps passe sur les photos, écrit-il comme un grimage, les emporte, les détourne ; fascinantes et obtuses, elles finissent par dire autre chose qu’elles-mêmes.” »

Franck Delorieux

Mai 2011 – N°82



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