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Max | Au bout du temps

Publié le 19 mai 2011 par Aragon

Au bout d'un temps X il y a cet autre temps. Celui qui nous échappe car on ne le vit pas.  Pas encore. Celui qu'on ne peut partager avec les autres. Celui des gestes simples, celui des mots utiles, celui du café à dix heures, cette tasse si fine que l'on pose en effleurant la table et la toile cirée. Et l'on se touche encore avec des mots inconnus des enfants et des petits-enfants et l'on se parle encore avec des gestes précis et ô combien utiles, plus rien n'est comme avant.

Et les jours et les mots raccourcissent, les gestes se font simples, enfiler des chaussettes est un himalaya, aller jusqu'au jardin pour tailler les rosiers se prépare en silence, se fait comme un exploit. Il fait 17° ce matin, la voisine est partie retrouver ses enfants, le chat n'est pas rentré, il a passé la nuit au dehors des volets. La soupe à préparer, ces doigts devenus si lents et si absents font rouler les légumes terreux dans le fond d'un évier. Ces doigts, se sont les miens ?  Ils étaient si habiles pour fabriquer des robes, enfiler des aiguilles, préparer un crochet. Le temps n'existe plus, il se vit au présent. La vie est-elle passée que nous ne l'ayons pas vue ?

Le bruit des bottes des allemands dans la rue, le GMC que je conduis, rempli d'armes et d'essence roule sur les pentes de la peur du Monte Cassino, ce brochet  de vingt livres attrapé un jour d'hiver dans le Leuy de Béarn, ce petit bal où nous nous sommes rencontrés. Mais ces chaussures à lacer, je n'entends pas ce que vous dîtes et la vue qui s'en va. Qui est sur la photo ? Tu le sais, toi ? Au bout d'un temps X ils sont là, ensemble, rien attendre.

Simplement regarder niveau du pluviomètre et mercure accroché au linteau de la porte, arranger dans l'armoire, sur la pile de linge, un bouquet de lavande en tapotant les draps. Vieillir c'est tout le contraire d'attendre, je les vois, ils n'attendent rien, ils sont dans le vrai et l'utile, le doux et le précis et les légumes roulent dans le fond de l'évier... Si belles pommes de terre de ce nouveau printemps, s'émerveiller d'un écran plat qui semble apporter le monde entier vivant dans la cuisine, c'est l'heure de Julien, lire pendant des heures la publicité que le facteur a laissé. Se lever du fauteuil, marcher et rester droit, jusqu'au bout, laisser la peur, toutes les peurs et surtout la dernière. Ne pas y penser.

Se lever du fauteuil, aller jusqu'au salon, ouvrir la porte, faire entrer le soleil. Les volets de la voisine sont fermés, mais oui, elle est allée voir ses enfants à Bordeaux, le chat n'est pas rentré. Oui, je vais mettre le couvert... J'arrive, je suis là, je n'étais qu'au salon, j'arrive.


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