Le mythe des « Chicago Boys »

Publié le 26 mai 2011 par Copeau @Contrepoints

Sergio de la Cuadra, Sergio de Castro, Pablo Baraona et Alvaro Bardón, 1982

L’infâme Joseph Goebbels, que seul son antisémitisme maladif empêchait d’être marxiste, avait en son temps établi un principe essentiel de toute campagne de propagande qui consiste à sélectionner quelques points – peu importe qu’ils soient vrais ou pas – et à les répéter continuellement jusqu’à ce qu’ils deviennent la vérité admise par tous. C’est en application de ce principe qu’un certain nombre de malfaisants – ceux là mêmes qui défendaient Staline, Hitler, Mao, Pol Pot, Castro, Kim Jong Il, etc. – cherchent par tous les moyens à faire croire que les idées libérales portent en elles le germe du totalitarisme et avancent comme preuve l’idée selon laquelle Milton Friedman aurait participé à la junte d’Augusto Pinochet. Outre l’évident « non sequitur » [1] et la malhonnêteté intellectuelle effarante dont il faut être capable pour tenir ce genre de discours, il y a surtout que cette « preuve » est une pure fumisterie.

En 1975, deux années après le coup d’État de Pinochet, le Chili connut une sévère récession. Une fondation privée invita Milton Friedman – fondateur du courant monétariste à l’université de Chicago et alors un des économistes les plus réputés au monde – à prononcer quelques discours sur le thème de la liberté économique notamment à l’Université catholique du Chili. Friedman accepta et, accompagné de son épouse, resta sept jours au Chili. C’est durant cette visite que Pinochet souhaita le rencontrer pour un entretien – le 21 mars 1975 – qui dura en tout et pour tout 45 minutes. Le dictateur demanda à l’économiste de lui faire part de son analyse de la situation économique du Chili et des solutions qui lui semblaient appropriées. Friedman s’exécuta dans une unique lettre datée du 21 avril 1975 [2] à laquelle Pinochet répondra brièvement le 16 mai de la même année observant que les propositions de Friedman coïncidaient « pour l’essentiel avec le Plan de Redressement National proposé par le Secrétaire au Trésor, le docteur Jorge Cauas ». Fin de l’histoire : c’est à ça que se limitent les relations entre Friedman et Pinochet.

Les « Chicago Boys », quant à eux, sont un groupe d’étudiants chiliens, pour la plupart issus de l’Université catholique du Chili, qui aidèrent à réformer l’économie chilienne dans la ligne intellectuelle de l’Université de Chicago avec laquelle leur établissement avait noué des accords d’échange depuis 1956. Ils avaient donc eu l’occasion de suivre l’enseignement de Friedman et d’Arnold Harberger. Lorsque Pinochet pris le pouvoir, ils étaient les seuls économistes chiliens à ne pas être d’une manière où d’une autre liés à Allende et constituèrent par la force des choses l’ossature de l’équipe économique du gouvernement sous la dictature.

On sait que Friedman fut personnellement meurtri par les insinuations de ses adversaires sur ses relations avec Pinochet et leurs accusations de soutien à la junte militaire. Comme tous les libéraux, Friedman était un démocrate convaincu et le fait que son nom puisse être associé au régime sanguinaire de Pinochet fut pout lui une blessure qui ne se referma jamais. Le 10 janvier 2000, 25 ans après les faits et 6 ans avant sa mort, il confiait lors d’une interview : « C’est curieux. J’ai donné exactement la même conférence en Chine que celle que j’avais donnée au Chili. J’ai eu beaucoup de manifestations contre moi pour ce que j’avais dit au Chili. Personne n’a fait aucune objection à ce que j’ai dit en Chine. Comment cela ce fait-il ? ».

Parmi les « Chicago Boys » certains firent le choix de fermer les yeux sur les exactions de la junte et se contentèrent de participer à la libéralisation progressive du régime comme Hernán Büchi. D’autres préférèrent rester fidèle à leurs convictions libérales comme José Piñera, l’architecte du système des pensions chilien, qui démissionna le 2 décembre 1981 pour se consacrer à son magazine d’opinion Economia y Sociedad dans lequel il fut un des plus fervents défenseurs d’une transition démocratique et des droits de l’homme.

Deux décennies de démocratie ont suivi la chute du régime de Pinochet. Les gouvernements de gauche ont succédé aux gouvernements d’union nationale et viennent récemment d’être remplacés par un gouvernement de centre-droit avec l’élection de Sebastián Piñera [3]. Ce qui est frappant, quand on détaille les politiques mises en place au Chili au cours de ces 20 années, c’est qu’aucun gouvernement n’est revenu sur les réformes libérales mises en place par les « Chicago Boys ». Toutes tendances confondues, les gouvernements chiliens successifs les ont même renforcées ; c’est l’unique héritage de la dictature qui permet au Chili moderne d’être un des pays les plus libéraux au monde [4] et – ce n’est évidemment pas une coïncidence – le pays le plus riche d’Amérique latine.

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[1] « Friedman soutenait Pinochet, Friedman était libéral, donc les libéraux soutenaient Pinochet » ; sophisme.
[2] Notez la source…
[3] Le frère de José.
[4] 11ème selon la fondation Heritage.

NB : J’avais déjà publié l’essentiel de cet article sur Causeur.fr mais entre l’inconvénient de se répéter et celui de n’être pas entendu, il n’y a pas à balancer…