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Les nuits de l’équinoxe (2)

Par Montaigne0860

À l’approche du printemps, la mélancolie se fait violette, parme plutôt, les bourgeons collent et il ressasse la question, puis il reprend la partition : attaques, liés, nuances, il connaît tout par cœur ; le cœur a donc une mémoire ?
Par la baie, les ifs tournoient sous le vent, et plus loin les tours de la cathédrale pivotent elles aussi sous le variable avec éclaircies de nos contrées, du haut du vide ; il s’imagine en bas dans la cuve St Vincent, les bras en croix, les yeux rivés sur les tours qu’on ne devine plus qu’à peine et les doigts détendus articulant dans l’air attiédi les vertiges du chant, lorsque la clarinette touche la voix, les échos portés par le piano et puis peut-être là, ici, la mort mimée en bouche, l’anche vibre un peu trop, tant mieux, tant mieux, il rêve d’une interprétation parfaite où la voix imite l’instrument et où la clarinette parle enfin, parle, le palais et le bec, l’anche et la langue, c’est comme ça qu’il faudrait le jouer Serena, comme ça !
Sa voix monte dans le salon ; il se voit tournant le dos au piano – enfin… au mari -  et il murmure vers Serena, la main gauche posée sur son épaule comme aux plus beaux jours, serrant la clarinette de l’autre main : tu comprends nous allons faire du pitre une perfection, au bout de vingt ans d’exécution on pourra… enfin, faire mieux sera possible, non ? Elle le regarde d’en bas, depuis son mètre soixante, et l’interroge en levant les sourcils. Il reprend en plongeant dans ses pupilles marron où scintille l’éclat doré qui le fascine et l’effraie : il faut que l’on s’épouse encore davantage,  nos échanges doivent être voluptueux, tu vois, la solitude, tu sais, la solitude ?
Et soudain il comprend qu’il ne dira pas ces paroles qui lui tournent dans la tête. À quoi bon ? S’il veut le dire, il le laissera entendre, il l’appellera puisque sa voix de soprano n’attend que cela, il le suggérera du fond de l’instrument, elle répondra, c’est sûr, elle est née pour ça, chanter le pâtre, ses abîmes et ses joies, dialoguer en appui de la clarinette, au bord de la mort puis remonter vers l’éclat de rire virtuose de la fin.
Il a posé l’instrument, lit et relit chaque détail du lied, les syllabes, les verticales, les silences, s’enfouit dans le noir des notes, s’imprègne de l’harmonie, soupire : jamais, jamais je n’avais vu la pièce comme ça, réellement vue. Je pensais acrobaties ; c’est au-delà, au delà que la vie suggérée commence, la vraie. Tu verras, Serena.


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