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Aiguillage

Publié le 21 juin 2011 par Maitremo
Aiguillage

8 heures 30, Louise enfile son blouson en jean et se prépare à sortir. Elle ne sait pas encore ce qu’elle va faire de sa journée – probablement marcher sans but dans le froid de décembre, explorer les ruelles de sa presque nouvelle ville, dans laquelle elle a emménagé il y a trois mois seulement. Elle va peut-être chercher aussi un petit boulot, qui l’occupera quelques heures ou quelques jours, mais ce n’est pas pour cela qu’elle sort tôt : elle aime être matinale, elle aime marcher, elle déteste rester enfermée.

Elle sort de son minuscule appartement, jette un dernier regard à l’intérieur et referme simplement la porte derrière elle, sans la verrouiller. Il n’y a strictement rien à voler dans son deux pièces. Rien d’intéressant.

Elle croise dans l’escalier sa voisine Katia, qui rentre de l’école où elle vient de déposer ses enfants. Les deux jeunes femmes se saluent, sans échanger davantage qu’un bonjour. Louise émerge enfin à l’air libre, et s’élance dans le matin ensoleillé et glacial. La journée est tellement belle, se dit-elle, qu’elle ne rentrera probablement pas ce midi.

Arrivée chez elle, Katia commence à vaquer à son ménage, ne pensant évidemment déjà plus à sa nouvelle voisine.

Une demi-heure plus tard, Mme R., assistante sociale, se présente à la porte de l’appartement de Louise, bien décidée, cette fois, à ne pas se laisser éconduire. La semaine dernière, elle a parlementé une bonne dizaine de minutes avec elle à travers la porte, sans même que la jeune femme ne daigne l’entrebâiller. “Je ne veux pas vous voir, je n’ai pas besoin de vous, tout va bien ici, allez-vous-en” lui a-t-elle répété en boucle. Cliente difficile, s’est-elle dit alors. Elle doit cependant la convaincre de la laisser entrer, prendre la mesure de la situation : cela fait maintenant plusieurs semaines que le dossier de Louise a été transmis à son service depuis le département dans lequel elle résidait précédemment, et aucun contact n’a encore été possible. Elle a, jusqu’à la semaine dernière, toujours trouvé porte close.

Elle se met à toquer résolument à cette fameuse porte, pas vraiment poliment, puis carrément très fort, voire brutalement. Elle est persuadée que certaines fois précédentes, Louise s’est tue à l’intérieur, jusqu’à ce qu’elle abandonne, mais aujourd’hui, pas question d’abandonner.

Le vacarme finit par alerter Katia, qui sort sur le palier, et se dirige vers cette dame afin de l’informer que Louise n’est pas chez elle, et n’est d’ailleurs que rarement là le matin.

C’est alors qu’elles entendent une plainte terrible, un cri inarticulé, au sens propre, juste derrière la porte : colère, douleur, probablement les deux à la fois. Le hurlement monte dans les aigus, de plus en plus fort, de plus en plus désespéré, leur semble-t-il. Elles se regardent, brièvement. Mme R. est désemparée. Katia, elle, n’hésite qu’une poignée de secondes : elle attrape la poignée et l’actionne. A la surprise des deux femmes, la porte s’ouvre et dans le salon, elles aperçoivent Guy.

Elles supposent du moins qu’il s’agit du salon, puisqu’une télévision, sur laquelle Guy vient manifestement de tomber et de s’ouvrir la lèvre, est posée au sol. La pièce ne comporte aucun autre meuble.

“Appelez la police” dit Katia. “Moi, je m’occupe du petit”. Elle s’approche de Guy, qui hurle toujours, et parvient à l’emporter dans ses bras, non sans qu’il ne se débatte violemment – très violemment même, pour un enfant aussi petit. Elle va réussir à lui tamponner la lèvre d’un mouchoir imbibé de désinfectant, mais récoltera un certain nombre de griffures et de coups dans la manoeuvre.

Les policiers arrivent sur place en quelques minutes, trouvent l’assistante sociale sur le palier, et la porte de l’appartement béante. Ayant lancé un avis de recherche aux équipages en patrouille, à l’aide du signalement sommaire fourni par Katia, ils reçoivent au bout d’une vingtaine de minutes un appel de leurs collègues, qui ont découvert Louise arpentant les abords de la gare ferroviaire et l’ont invitée à les suivre chez elle. Elle a simplement soupiré, dit “OK”, et est montée de bonne grâce dans le véhicule de police.

Dans l’intervalle, les policiers ont appelé la permanence Parquet, et m’ont communiqué les rares informations dont ils disposaient sur la situation. A l’arrivée de Louise, ils lui demandent son accord pour entrer dans son logement, qu’elle leur donne sereinement, sans se préoccuper du sort de Guy, que Katia a fait sortir sur le palier afin de rassurer sa mère. Quelques instants après, ils me rappellent : “Madame, on a fait le tour de l’appart’, et on n’a jamais vu ça.”

Le salon, qui ne comporte donc pour unique mobilier qu’un vieux téléviseur, est jonché d’excréments et de déchets, alimentaires pour l’essentiel, même si quelques couches sales s’y ajoutent. Une odeur révulsante y règne.

La chambre est meublée, si l’on peut dire, d’un vieux lit à une place auquel manquent plusieurs lattes, et d’un carton dans lequel sont entassés des vêtements féminins.

La salle de bains est crasseuse, mais a manifestement été utilisée récemment.

Les placards de la cuisine sont quasiment vides, à l’exception de quatre petits pots pour bébé, d’un paquet de biscottes, de quelques biberons, dont certains n’ont pas été lavés depuis un certain temps. Deux bouteilles de lait et des yaourts constituent le seul contenu du frigo.

Les policiers photographient chaque pièce en détail, puis Guy, qui ne manifeste aucune envie de rejoindre Louise. Vêtu d’un t-shirt d’adulte maculé de multiples taches, dans lequel son corps malingre flotte, il ne porte ni couche, ni sous-vêtement. Ceux qui assistent à la scène remarquent qu’il ne semble pas savoir marcher, ou du moins pas très bien : il préfère apparemment se traîner plus ou moins par terre, en s’appuyant éventuellement aux murs. Le petit garçon tente visiblement de s’éloigner , en grognant, de quiconque tente de l’approcher. Interrogée sur son âge, Louise répond qu’il a 4 ans et demi et qu’elle est bien sa mère. Elle n’amorce aucun geste, affectueux ou autre, à son égard.

Louise est amenée au commissariat de police, et placée en garde à vue, pour violences volontaires sur mineur dans un premier temps, tandis qu’on transporte Guy aux urgences pour un examen complet. Le pédiatre constatera que son poids est très nettement inférieur à la courbe moyenne pour un enfant de cet âge, qu’il présente diverses carences alimentaires, que son développement est insuffisant, qu’il ne sait notamment pas bien marcher, et surtout pas parler. Il relèvera également une méfiance permanente envers l’ensemble du personnel soignant, et une certaine agressivité. Aucune trace de violences physiques directes, en revanche. L’enfant, précisera-t-il enfin, n’a apparemment jamais été vacciné, ni n’a fait l’objet du suivi pédiatrique classique depuis sa naissance.

Les enquêteurs, eux, n’ont pas spécialement de problème de communication avec Louise, cette dernière acceptant de répondre à toutes leurs questions, quoique plutôt sèchement, et avec un détachement absolu. Ayant pris connaissance des quelques renseignements portés au dossier communiqué par Mme R., ils réussissent à établir que Louise n’a cessé, ces dernières années, de circuler à travers la France, ne restant jamais plus d’un an dans la même ville, ce qui explique que son suivi par les services sociaux ait été difficile. La jeune femme a 28 ans, a plus ou moins coupé les ponts avec sa famille, n’a aucun ami. Joints par téléphone, ses parents ignorent même qu’elle ait eu un enfant, et indiquent qu’elle a rejeté toutes leurs tentatives de contact depuis bien des années. Ils se sont résolus à la laisser revenir d’elle-même … ou pas.

Louise explique s’être retrouvée enceinte par hasard, sans trop savoir comment, même si elle sait qui est le géniteur de Guy, un type avec lequel elle n’a eu qu’une brève relation, et encore … Lorsque l’enfant est arrivé, elle lui a donné le prénom de son propre père, un prénom un peu vieillot, par défaut : aucun autre ne lui est venu à l’esprit, elle a été prise au dépourvu, elle n’avait pas vraiment approfondi ce genre de questions pendant sa grossesse … Après quoi, elle a pris son enfant sous son bras, et a poursuivi le tour de France entamé quelques années auparavant, un peu encombrée de cette créature non désirée, mais pas tant que ça, finalement. Elle a soigneusement évité les services sociaux tant qu’elle l’a pu (“Ils ne servent à rien, juste à créer des ennuis et à vous ficher”), a été, une fois, poursuivie pour vol, elle ne sait plus trop devant quel tribunal – son casier judiciaire me confirmera qu’elle a été condamnée à un mois d’emprisonnement avec sursis, un an auparavant.

Interrogée sur l’état du petit garçon, Louise leur répond inlassablement qu’il va bien, qu’elle le nourrit suffisamment (“il a ses petits pots, ou bien il mange comme moi, ça dépend”), qu’elle n’a pas réussi en revanche à lui apprendre la propreté. Elle le laisse donc circuler dans l’appartement tout nu, lorsqu’il fait chaud, ou vêtu de vieux habits à elle, qui lui permettent de se soulager par terre “comme une bête, c’est vrai, mais en même temps c’est comme un petit animal, il ne veut pas apprendre … J’ai baissé les bras, je ne peux pas y passer ma vie.” Elle ramasse et nettoie quand elle y pense. Non, ce n’est pas très propre, mais les policiers ne sont quand même pas là pour s’occuper de la façon dont elle fait le ménage, si ? Oui, elle a coutume de le laisser tout seul, assez régulièrement la journée entière, parce qu’elle “ne supporte pas de rester trop longtemps dans une pièce, alors que lui, il ne veut pas spécialement sortir, il est mieux dedans …” Mais il n’y a jamais eu de problème, il est “très autonome, très solitaire, très calme”.

Les policiers s’étonnent tout de même que l’enfant n’ait jamais crié au cours de ces heures quotidiennes durant lesquelles il était livré à lui-même. Louise leur dit, assez froidement notent-ils, qu’il “criait des fois, au début, mais pas très longtemps. On habitait à la campagne à l’époque, il n’y avait pas de voisins proches … Je lui ai appris à ne pas crier pour rien, de toute façon.

- Comment ça ?

- Quand il était plus petit, je lui mettais ma main sur la bouche quand il se mettait à crier, jusqu’à ce qu’il arrête. Il a compris, au bout d’un moment.”

Concernant son défaut d’acquisition du langage, Louise admet immédiatement qu’il est vraisemblablement dû au fait qu’elle ne lui adresse pratiquement jamais la parole. Guy ne lui inspire aucune tendresse, ne lui réclame aucun câlin, qu’elle n’a au demeurant aucune envie de lui prodiguer : pourquoi, dans ces conditions, irait-elle lui parler ? Ce serait un peu contradictoire, non ?

Tenue informée en permanence par les policiers des développements de l’enquête, je sais, au bout de quelques heures, que je vais ordonner le défèrement de Louise à l’issue de sa garde à vue. J’hésite encore entre une convocation par procès-verbal avec placement sous contrôle judiciaire, qui me permettrait de faire diligenter une expertise psychiatrique, et une comparution immédiate, que justifie la gravité des faits. J’ai évidemment délivré à l’égard de Guy une ordonnance de placement provisoire avec saisine du juge des enfants, et il rejoindra la pouponnière dès la fin de sa période d’observation à l’hôpital.

Les heures passent, les interrogatoires tournent en rond : non, Louise n’aime pas cet enfant, elle le garde parce qu’elle est bien obligée de l’assumer, mais rien ne l’oblige à l’aimer. Et elle ne le maltraite pas, elle n’a rien à se reprocher.

Les journalistes ont subitement vent de l’affaire, et me réclament des informations. J’apprends que l’AFP a publié une dépêche relative à “l’affaire Guy”, ce qui me promet vraisemblablement les attentions de la presse télévisuelle locale. Je reste laconique, mais dois m’expliquer bien plus longuement auprès du Parquet général, qui m’indique que la Chancellerie souhaite être tenue informée des développements de l’affaire.

Entendue dans la journée, Katia confirme avoir très occasionnellement entendu une voix d’enfant dans l’appartement voisin, mais avoir supposé, sans vraiment se poser plus avant la question, qu’un tiers restait avec lui au domicile lorsque Louise sortait, elle sortait si souvent … Katia culpabilise, dit qu’elle aurait dû s’en douter plus tôt, qu’en tant que mère, elle aurait dû savoir … Mais en tant que mère, elle n’a jamais imaginé, justement, qu’on puisse avoir l’idée de laisser seul, aussi longtemps, un enfant si petit.

Je parviens à joindre l’un des experts psychiatres de mon ressort, qui peut voir Louise et réaliser une expertise dans le temps de sa garde à vue, le lendemain matin.

Je me rends au commissariat afin de prolonger la garde à vue de Louise, qui prend place face à moi très tranquillement, en me saluant avec politesse. L’apparence de la jeune femme, d’une extrême minceur, ne montre aucun signe de négligence. Son niveau intellectuel me paraît tout à fait normal : elle comprend mon rôle, mes questions, y répond posément, par petites phrases concises. Je remarque certes que son regard fuyant ne rencontre que rarement le mien, mais c’est une attitude plutôt commune parmi les personnes amenées, dans ce genre de cadre, à rencontrer des procureurs.

Je lui explique que j’ai l’intention de la poursuivre devant le Tribunal correctionnel, ce qu’elle admet d’un hochement de tête. Je lui demande si elle a conscience de la gravité de ce qu’elle a commis. “Gravité … me répond-elle, oui, on peut dire que c’est grave, d’une certaine façon, mais en même temps, je ne l’ai jamais frappé, quand même. Ce n’est pas comme si c’était un enfant battu. On ne peut quand même pas m’obliger à l’aimer !

- Mais c’est votre enfant, pourquoi le rejetez-vous comme ça ?

- C’est peut-être mon enfant, mais je ne l’ai pas voulu, c’est surtout un accident.

- Pourquoi ne pas l’avoir confié à votre famille ou au services sociaux, alors ?

- Ma famille, pfff, ça fait longtemps qu’on ne se parle plus, ils ne me comprennent pas. Et les services sociaux, d’abord ils m’auraient contrôlée tout le temps, je n’aurais plus été libre de rien faire, et puis c’est quand même mon enfant, c’est à moi de l’assumer. Il n’a pas mal vécu avec moi, on a voyagé …

- Mais … vous réalisez qu’il n’a jamais mené une vie normale avec vous ? Qu’il ne parle pas, à cause de vous ?

- Mais à la fin, pourquoi tout le monde me demande de lui parler ? Pourquoi je lui aurais parlé alors qu’il ne m’intéresse pas ? Je ne parle pas beaucoup, moi, et jamais aux gens pas intéressants. Ce n’est pas parce que c’est mon fils que je dois le trouver intéressant.”

J’ordonne la prolongation de la garde à vue de Louise, qui me salue en quittant le bureau de l’OPJ, non sans lui avoir précisé qu’elle allait rencontrer un psychiatre (“Et pourquoi un psychiatre ? Je ne suis pas folle … Mais bon, comme vous voulez”).

L’expert examine Louise, rédige un rapport concluant à l’existence de troubles de la personnalité, à une personnalité borderline, mais également à l’absence d’altération de son discernement ou du contrôle de ses actes.

Estimant que je détiens désormais tous les éléments nécessaires au jugement des faits, je décide d’orienter Louise en comparution immédiate.

Son défèrement se déroule de façon un peu mouvementée, un certain nombre de mesures devant être prises pour soustraire Louise à la curiosité des journalistes. Ils la verront bien assez tôt, dans le box. Je rédige ainsi son procès-verbal de comparution dans le bureau d’un juge d’instruction absent, la porte du mien étant prise d’assaut par les caméras de France 3 … J’informe la jeune femme qu’elle est poursuivie pour privation de soins et d’aliments ainsi que pour délaissement de mineur. Elle apprend sans ciller qu’elle encourt sept ans d’emprisonnement.

Le dossier s’arrête là en ce qui me concerne : une audience correctionnelle étant en cours, ma collègue parquetière y soutiendra l’accusation dans le dossier de Louise comme dans ceux qui étaient déjà prévus au rôle de cet après-midi. Elle m’informera, lors d’une pause, que Louise a été condamnée à deux ans d’emprisonnement dont 18 mois avec sursis assorti d’une mise à l’épreuve pendant trois ans, comportant une obligation de soins, que le Tribunal a décerné mandat de dépôt à son égard, et qu’il lui a retiré l’autorité parentale sur le petit Guy. Louise n’a, d’après ma collègue, manifesté aucune réaction à l’énoncé de la condamnation.

J’apprendrai, quelques jours plus tard, que Louise, après une première période de mutisme, a sévèrement “décompensé” à la maison d’arrêt : attirés par ses hurlements, les surveillants ont dû entrer dans sa cellule pour l’empêcher de se fracasser la tête contre les murs et les meubles. Elle a été immédiatement transportée, délirante, aux urgences psychiatriques, puis a fait l’objet d’une hospitalisation d’office. D’après les renseignements transmis par le juge de l’application des peines, les cris de Louise avaient trait à un enfant qui n’était pas le sien, qui avait été “planté là” par des extra-terrestres, dont elle n’était pas sûre d’avoir ensuite accouché, qui n’était pas vraiment un garçon, pas vraiment un humain, et qui l’avait “menacée” pendant toutes ces années, ensuite …

L’année suivante, Guy a fait l’objet d’une procédure d’adoption plénière. Dès son placement en famille d’accueil, il avait acquis la parole et la marche à une vitesse considérable.

Quant à moi, j’ai toujours gardé de cette affaire le sentiment d’une erreur d’aiguillage.


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