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Une île (14)

Publié le 22 juin 2011 par Feuilly

Et la vie continua ainsi de nombreux mois encore. Ma princesse semblait très heureuse d’avoir à ses côté un marin aussi cultivé et qui passait une grande partie de son temps libre à lire (l’autre partie lui étant par ailleurs exclusivement consacrée). Moi, pour ma part, j’aurais eu tort de me plaindre. Je lisais, je lisais, je lisais. Tout Cervantes y passa, ainsi que l’Histoire comique de Francion. Puis ce furent les pièces de Racine et de Corneille. Il me fallut plusieurs semaines pour arriver au bout du Grand Cyrus, mais j’y arrivai. Comme je choisissais les ouvrages selon la place qui leur avait été attribuée sur les rayons de la bibliothèque, je remontais le temps sans même m’en apercevoir. Après les Siècles d’Or français et espagnol, je dévorai les livres de la Renaissance. Le truculent Rabelais, mais aussi les poètes de la Pléiade comme Ronsard, du Bellay et bien d’autres encore dont j’ai oublié le nom. Puis j’abordai le  Moyen-âge et ses romans de chevalerie : Lancelot du Lac, de Chrétien de Troyes et les histoires du roi Merlin. Puis ce furent les grands cycles des chansons de geste, comme La Chanson de Roland, Guillaume d’Orange et Renaud de Montauban, bientôt suivis par Huon de Bordeaux et les Aliscans.

Cependant, j’avoue que le texte qui m’a le plus impressionné, c’est l’histoire de Tristan et Iseut. J’en avais appris des pages par cœur et le soir, quand nous descendions dans les profondeurs de la terre nous détendre dans les bains, j’en récitais des passages entiers à ma princesse. Celle-ci, allongée et les yeux fermés, écoutait attentivement tout en savourant l’eau chaude qui coulait librement sur sa peau nue. Et quand enfin elle ouvrait les yeux, c’était pour me gratifier d’un de ses regards doux et complices qui me  mettaient le cœur en émoi. Alors je laissais là l’histoire de la belle Iseut et, dès que ma compagne sortait de l’eau, je l’enlaçais et la couvrais de baisers sur tout le corps. J’aimais par-dessus tout son sexe doux et humide, qui me faisait penser à l’endroit où nous étions car il renfermait à la fois une source d’eau vive et un feu souterrain. Quand je disais cela, ma compagne souriait puis me coupait la parole, préférant laisser là les discours pour s’adonner à d’autres jeux. A chaque fois je restais ébahi devant autant d’audace et autant d’abandon.

Les mois passaient toujours et comme il n’y avait pas vraiment de saisons dans ce pays quasi tropical, j’avais complètement perdu la notion du temps. Mon seul repère, c’étaient mes livres. J’en étais arrivé au dernier rayon, celui de l’Antiquité. Je dévorai Cicéron et Sénèque, Plaute et Lucien, Julien et Suétone. Ovide, perdu et exilé sur des rivages barbares, aux confins de la Thrace, m’émut particulièrement. Puis un jour, j’ouvris le dernier livre de la dernière rangée. C’était l’Odyssée d’Homère. Je lus avec avidité l’histoire de ce marin perdu en mer, victime des tempêtes et de la colère des dieux. Le pauvre n’arrivait jamais à retrouver sa patrie et il était sans cesse la victime des éléments ou des vents contraires. Evidemment, cette quête perpétuelle qu’était devenue sa vie me faisait penser à ma propre existence et j’avoue que plus j’avançais dans ma lecture, plus ce livre me passionnait. Jusqu’au moment où je suis tombé sur l’histoire de Calypso et là ce fut un choc. Ulysse avait perdu son bateau dans une tempête et s’était échoué sur l’île où habitait cette belle nymphe. Cette dernière tomba amoureuse de lui et le retint de force, malgré son désir de rentrer chez lui.

Bon, me dis-je, ma situation est un peu différente, on ne me retient pas de force, moi. Bien au contraire, c’est avec plaisir que je reste auprès de ma princesse. Néanmoins, les éléments sont tout de même contre moi et si je voulais quitter l’île, je ne le pourrais pas. Alors, subitement, ma vie me parut affreusement vide. Moi qui avais passé mon existence à voyager et qui avais cru trouver un refuge ici, dans les bras d’une femme, voilà que tout cela me semblait n’avoir aucun sens. Qu’est-ce que je  faisais de mes journées en fait ? Strictement rien, à part lire. J’aimais et j’étais aimé, oui. Mais est-ce que cela pouvait suffire pour justifier une existence ? Pendant tous ces mois, certes, cela m’avait semblé une solution originale, mais voilà subitement que cette situation me pesait. J’avais remis le devenir de ma destinée entre les mains d’une seule personne et je trouvais maintenant cela fort réducteur. Je vivotais en fait, ne réalisant aucun travail et dépendant entièrement de l’activité des villageoises. Quant aux livres, je venais de refermer le dernier qu’il y avait dans cette contrée et désormais je risquais fort de m’ennuyer à mourir.

La complicité que j’avais avec la princesse était certes exceptionnelle et son corps de déesse ainsi que ses hanches généreuses continuaient à faire ma joie, mais est-ce que cela suffisait pour définir qui j’étais ? Pour le dire autrement, il me semblait perdre ma personnalité dans cette relation, par le don de moi-même que je faisais. Je n’étais plus un aventurier, même pas un marin, à peine un homme. N’assumant rien, laissant à d’autres la charge de me nourrir, je n’existais plus que dans les yeux de la princesse. M’eût-elle regardé autrement que je n’étais plus rien. Il me fallait réagir au plus vite et les livres que je venais de lire venaient à mon secours. Lancelot, par exemple, le chevalier sans peur et sans reproche, aimait sans doute les femmes qu’il rencontrait, mais il poursuivait tout de même sa route à la recherche du Graal. Quant à Ulysse, malgré les attraits de la belle Calypso, il n’arrêtait pas de regarder l’horizon, se demandant comment il allait quitter cette île qui le retenait prisonnier et qui l’empêchait d’accomplir sa destinée.

Certes, il y avait l’exemple de Roméo et celui de Tristan. Mais il s’agissait là d’amours contrariées et on sentait bien que Roméo n’aimait Juliette que parce qu’elle était inaccessible, appartenant au clan de ses ennemis. Même chose pour Tristan, qui désirait en Iseut la future femme du roi Marc. Leur amour était sans doute admirable et occupait toute leur vie, mais il n’était admirable, précisément, que parce qu’il constituait un combat où leur désir et leur volonté devaient s’imposer. Iseut eût-elle été libre et Juliette accessible, que personne n’aurait pris la peine de raconter leurs histoires.

Je me levai d’un bon et partis au village retrouver mes marins, afin de leur demander comment ils vivaient la situation. En longeant un champ, je vis plusieurs villageoises occupées à biner des plans de pommes de terre. Quand elles se redressèrent pour me saluer, je vis que deux d’entre elles au moins étaient enceintes. Cela me fit un choc car cela voulait dire que notre présence sur cette île allait avoir des conséquences et que toute l’organisation de la vie sociale allait en être modifiée. Je poursuivis mon chemin, admirant au passage le bon entretien des cultures. Il y avait surtout du blé et du maïs, mais aussi des plantes potagères, des courgettes et des haricots. Je me suis arrêté à l’entrée d’une vigne, rien que pour admirer les belles grappes qui pendaient des sarments. Décidemment, ces femmes savaient y faire et je ne voyais pas trop ce que nous leur apportions.

A l’entrée du village, je croisai deux autres femmes qui elles aussi étaient enceintes. Elles semblaient fort contentes de leur état, posant, tout en marchant, une main sur leur ventre déjà proéminent. Elles me saluèrent avec un grand sourire, comme si indirectement j’étais responsable de ce qui leur arrivait. Franchement, à part échouer mon bateau, je n’avais vraiment pas fait grand-chose ! Je me mis à la recherche de mes marins, ce qui ne fut pas facile. Je finis par les trouver dans le patio d’une maison, attablés devant des verres de vin. Et dans quel état ! Une vraie catastrophe ! Trois au moins ne me reconnurent pas, tant ils avaient bu. Les autres me regardèrent d’un air hébété, comme si je sortais d’un autre monde ou carrément des Enfers.

Ils me demandèrent en bégayant comment j’allais et si je m’amusais autant qu’eux. Puis l’un d’entre eux ironisa en faisant remarquer que je n’avais qu’une femme à ma disposition et que forcément ma situation était moins enviable que la leur. Avinés comme ils étaient, ils se mirent tous à rire d’un rire bestial, sans qu’on sût s’ils avaient tous compris la blague. Celui qui avait parlé continua à ricaner et à se montrer grossier. M’étais-je réservé la princesse parce que j’étais le capitaine ou bien parce que j’étais incapable de satisfaire plus d’une femme à la fois ? Les rires redoublèrent tandis que je les fusillais du regard, blanc de rage, complètement dégouté par leur attitude. En fait je les plaignais en voyant ce qu’ils étaient devenus et l’incident aurait pu en rester là si un autre n’avait pas surenchérit. Comment se faisait-il que la princesse fût une des seules filles de l’île à ne pas être enceinte ? Ce n’était pas possible, je devais passer trop de temps le nez dans mes bouquins ! Ou alors je devais mal m’y prendre ! J’étais sans doute trop romantique et je me contentais de promenades au coucher de soleil, main dans la main. Mais sacrebleu, ce n’était pas de cela qu’une femme avait besoin ! Si je voulais, ils allaient arranger cela la prochaine fois qu’ils rencontreraient ma compagne. En s’y mettant à six, elle finirait bien par s’arrondir comme les autres...

Là, la rage me prit. Une rage comme je n’en avais jamais eu dans ma vie. Je me mis à cirer, à hurler même. Je renversai la table et tous les flacons de vin, qui éclatèrent sur le pavé dans un bruit effroyable. Je les traitai de porcs, d’ordures, de déchets humains. Je leur reprochai ce qu’ils étaient devenus, des ivrognes, des bons à rien, des ratés. Ils vivaient comme des fainéants sur le compte de toutes ces femmes, qui elles travaillaient d’arrache-pied dans les champs malgré leur état. Ils auraient dû avoir honte. Et en repensant au sort qu’ils réservaient à ma princesse, j’en bousculai violemment un, qui s’affala aussitôt sur le pavé. Du coup ils eurent l’air complètement dessoulés et ils me regardèrent d’un air ahuri.

Je leur expliquai plus posément qu’ils étaient tombés bien bas et que leur oisiveté les perdrait. La compagnie des femmes ne leur convenait pas. Ils devaient se ressaisir. Vivre éternellement dans cette île n’était pas non plus une solution. L’existence ne pouvait se limiter ni à des amours bestiales comme ils le croyaient, ni d’ailleurs à des rêves romantiques comme je l’avais cru moi. Il nous fallait tous réagir si nous ne voulions pas définitivement sombrer. Cette île paradisiaque était en train de se transformer en un véritable piège. Dès demain, nous nous mettrions à la construction d’un bateau. Ou plutôt, nous irions voir dans quel état se trouvait le nôtre, à l’autre bout de l’île.

littérature

 Calypso séduisant Ulysse (d'après "Sur les traces d'Ulysse")


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