Histoire banale (1)
Tu vois, me dit Stéphanie, il y a des gosses qu’on oublie très vite et d’autres dont on se souvient toute sa vie. Ce sont rarement les plus sages, ni les mieux doués. Jennifer, par exemple ! Celle-là, je ne l’oublierai jamais. Elle est entrée dans ma vie un soir de septembre. J’étais en train de corriger des cahiers quand, dans la porte de ma classe, j’ai vu s’encadrer successivement :
- La directrice de l’école, tenant une feuille de papier pliée en quatre et un dossier cartonné
- Un inconnu
- Une inconnue et, donnant à la main à cette dernière, une blondinette d’environ huit ans qui n’avait pas l’air particulièrement enchanté de se trouver là.
La directrice m’expliqua la situation. Jennifer, (elle montra la fillette) venait d’être placée par les services sociaux, chez Monsieur et Madame Viannet (geste de la main en direction des deux adultes). Comme l’attestait son certificat de radiation (elle déplia le papier et le posa sur mon bureau) elle était inscrite en CE2. Étant donné son âge (Jennifer avait un an de retard), elle avait jugé qu’il serait préférable d’inscrire cette enfant dans ma classe qui, outre cette section, accueillait aussi des CM1, plutôt que dans la sienne où les CE2 côtoyaient les CE1. J’appréciai le ton d’onctueuse hypocrisie avec lequel fut débité ce petit discours. En cinq ans, j’avais eu le temps d’apprendre à quel point notre directrice maîtrisait l’art d’esquiver les difficultés pour s’en décharger sur quelqu’un d’autre.
Une fois mes visiteurs sortis, je consultai le dossier. Il confirma ce que je soupçonnais. La fillette avait été retirée à sa mère qui l’élevait seule. Ses résultats scolaires variaient de lamentables à catastrophiques et, malgré les formules toutes faites et les euphémismes doucereux dont elles étaient truffées, les quelques lignes qui les accompagnaient n’étaient que trop claires. Jennifer était ce que, dans la novlangue de l’Education Nationale, on appelle « un cas ». Je revis son petit visage pâlichon et crispé, la façon qu’elle avait eu de me toiser pendant que sa nourrice me parlait et je pensai qu’il fallait que je m’attende à quelques moments difficiles
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Ces progrès cependant restaient fragiles. Certains jours, Jennifer, saisie d’une véritable frénésie, accumulait malfaisances et provocations ce qui avait pour résultat de liguer contre elle le reste de la classe et l’on sait combien les enfants peuvent être durs. Ramener le calme n’était pas simple et je dus déployer des trésors de diplomatie pour convaincre certains parents de renoncer à intervenir directement dans les conflits entre leur progéniture et la perturbatrice. Au vrai, pendant les deux ans qu’elle passa dans ma classe, je ne connus un peu de tranquillité que lorsqu’une rougeole la cloua au lit pendant une dizaine de jours.
Je n’étais d’ailleurs pas la seule à peiner. Sa nourrice connaissait les mêmes difficultés que moi. Nous en parlions à l’issue des réunions pendant lesquelles, face à un aréopage composé de la directrice, de la psychologue scolaire et du travailleur social de service, nous exposions l’évolution du « cas » Jennifer. Les discussions que j’avais avec Madame Viannet étaient, d’ailleurs, le seul intérêt de ces séances dont j’eus plus d’une fois l’occasion de vérifier qu’elles illustraient parfaitement l’adage selon lequel les conseilleurs ne sont pas les payeurs.
Un peu avant la fin du CE2, je reçus la visite de la mère de Jennifer. Elle avait voulu me rencontrer « Pasque, me dit-elle, l’assistante m’l’a dit : faut qu’j’montre que j’m’ intéresse si j’veux voir ma fille. Comment qu’elle va Jennifer ? » Je restai dans les généralités, insistant tout de même sur les progrès de mon élève. Je reçus en retour, l ‘assurance que « Jennifer c’t’une bonne gamine, mais alle m’écoute pas ! » Je le crus volontiers. J’ai été enseignante assez longtemps dans des quartiers dits sensibles, pour savoir ce que sous les deux mots « démission parentale » se cachent de malheur et d’une résignation qui, trop souvent hélas, tourne au je m’en fichisme.
Même si, au CM1, mes relations avec Jennifer continuèrent de s’améliorer, cette seconde année fut difficile. Sa mère fit une seconde apparition à l’école, au début de janvier pour m’expliquer, ce que je savais déjà par Madame Viannet, que bien qu’en ayant reçu l’autorisation des services sociaux, elle n’était pas venue voir sa fille pendant les vacances, contrairement à ce qu’elle lui avait d’abord annoncé « Pasque la bagnole à mon ami, elle est tombée en panne ! » Je ne fis aucun commentaire, mais pensai que les méfaits dont Jennifer nous régalait, sa nourrice et moi depuis la rentrée avaient sans doute quelque chose à voir avec la déception que la gamine avait dû éprouver en voyant son espoir déçu.
Bref, une semaine poussant l’autre, le mois de juin finit par arriver et, avec lui, l’assurance que Jennifer, entrant au CM2, je n’aurais plus à supporter ses incartades et ses lubies. Ma satisfaction que j’en tirais n’était pas très pédagogiquement correcte, mais tous les enseignants qui ont dû faire face à une situation de ce genre me comprendront.
Cependant mon soulagement n’était pas total. Traditionnellement, l’école organisait un spectacle de fin d’année au cours duquel je faisais en sorte que chacun de mes élèves puisse avoir sa minute de gloire sous la forme d’un couplet ou de quelques pas de danse exécutés en solo. L’année précédente, je n’avais pas eu à me soucier de Jennifer, envoyée en centre de vacances une semaine avant la fin officielle de l’année scolaire. Il n’en allait pas de même en ce mois de juin et j’avoue que j’avais quelque inquiétude sur la façon dont mon « cas » se conduirait à cette occasion. Je fus heureusement surprise. Pendant les après-midis consacrés aux répétitions, elle se montra d’une sagesse exemplaire et elle réussit très vite à réaliser les quelques figures que j’avais réservées à son intention dans le menuet (simplifié à l’extrême) que devaient présenter les plus grands élèves de mon CM1.
Le grand jour arriva enfin. La chorale de l’école assura une première partie, entrecoupée d’intermèdes consacrés à la lecture ou à la récitation de poèmes. Exceptionnellement les micros et les amplis municipaux ne connurent pas de défaillance et les artistes (abondamment photographiés et vidéoscopés) reçurent les acclamations que méritait leur talent. L’équilibre du budget de la coopérative scolaire exigeant que les spectateurs dépensent quelques euros à la buvette, un entracte suivit. Je vérifiais la solidité de l’escalier qui donnait accès à la scène quand Océane et Chloé, les jumelles du CE2, déboulèrent devant moi en glapissant à l’unisson : « Maîtresse ! Maîtresse ! C’est Jennifer ! » puis, sans que j’aie eu le temps d’ouvrir la bouche : « Elle pleure maîtresse ! Elle pleure ! » La nouvelle avait de quoi étonner. Depuis deux ans, on avait vu Jennifer bouder, glapir, hurler, agresser furieusement ses camarades et même se rouler par terre, mais jamais on ne l’avait vu pleurer.
J’abandonnais l’escalier et partis à sa recherche. Je la trouvais dans un coin du préau. J’ordonnai aux trois ou quatre fillettes qui l’entouraient de nous laisser seules et j’essayai de la calmer. Ce ne fut pas facile. La pauvre petite sanglotait si fort qu’elle avait du mal à articuler. Je finis pourtant par comprendre que sa mère qui lui avait promis de venir la voir chanter et danser n’était pas là. Pour la consoler, j’improvisai une explication en supposant qu’il s’agissait peut-être d’un simple retard. Puis, pour changer de conversation, je suggérai qu’elle et moi nous pourrions prendre un orangina avant la fin de l’entracte. Elle accepta ma proposition et me suivit vers la buvette en reniflant.
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Que voulais-tu que je réponde ? Je la lâchai et la regardai courir vers sa mère, se jeter à son cou puis lui donner la main et se promener avec elle au milieu de la foule, avec un air de bonheur et de fierté que je ne lui avais jamais vu. Alors, tu vas trouver ça bête, mais, à mon tour j’ai pleuré.
Chambolle