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Temps et Utopie en Occident (1)

Publié le 12 juillet 2011 par Zebrain

Introduction :

En remontant l'horloge parfaite de l'utopie...


Avant toute chose, je remercie chaleureusement François Rosset et Marc Atallah pour leur invitation. Il m'ont communiqué la problématique de leur séminaire et le corpus de textes, impressionnant, sur lequel vous avez travaillé. Je vais donc partir du principe que vous savez tous ce qu'est l'utopie, formellement et substantiellement, que vous avez assimilé ses racines politiques et sa dualité étymologique, le « u » désignant tout à la fois « lieu-de-nulle-part » et le « lieu-de-bonheur ». De même, je ne souscrirai pas à la coutume, pourtant chère aux juristes, qui consiste à faire une longue introduction historique remontant jusqu'à La République de Platon, énumérant les cités idéales, et discernant, du point du vue littéraire et philosophique, les contours génériques de l'utopie qu'il faut distinguer de la satire et du conte, alors qu'elle intègre, en revanche, les contre-utopies et les uchronies, comme on va le voir.

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Toutefois, il y a tout de même une question qui me paraît digne d'intérêt, en amont de cette étude sur le temps et l'utopie : celle du lien étroit qui s'est établi entre l'utopie et l'Occident à une époque particulièrement riche en mutations et en contradictions, qui échappe à l'emprise féodale et à la théocratie pontificale, invente la liberté contractuelle et la lettre de change, la souveraineté royale et la balistique, tout en puisant les clefs de son renouveau culturel dans l'Antiquité ; je veux parler de la Renaissance, bien sûr. Pourquoi l'Occident et la Renaissance ont-ils été les parents spatio-temporels de l'utopie ?

Dans son Histoire de l'utopie, Jean Servier écrivait qu'il faut « à l'individu le fracas de ses valeurs brisées (...) pour qu'il puisse comparer, mettre en doute, choisir », jusqu'à devenir un étranger dans sa propre cité, dans sa propre culture, et, dès lors, la repenser. C'est la raison pour laquelle les auteurs grecs de l'époque classique, s'ils ont décrit des républiques parfaites, éloignées de la décadente Athènes du Vème siècle, n'ont fait, que « se mirer dans les eaux du mythe de fondation », sans être capables de cosmopolitisme, de métissage culturel. Jugement sévère de Servier, pour lequel La République n'est pas la première des utopies, mais plutôt le dernier des mythes.

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Pour que « l'aventure de l'Occident » commence, il fallait donc une série de ruptures, une « histoire brisée » selon la formule d'Aldo Schiavone, ponctuée de crises de croissance qui devaient mener à la naissance de l'Etat au sens moderne du terme, puis à l'émergence de l'Individu. L'une de ces ruptures, nécessaire mais non suffisante, est « incarnée » par la pensée chrétienne. Le refus de la normalité du mal et de son retour cyclique, la croyance en la perfectibilité de l'individu, et surtout une conception « dualiste » du chrétien qui, selon Saint-Paul, doit se soumettre à l'autorité de César mais en affranchit sa conscience, qui ne saurait dépendre que de Dieu, constituent l'une des révolutions paradigmatiques qui permettent la naissance de l'utopie. Le temps, désormais linéaire, assume une fonction eschatologique, qui forge petit à petit la notion de « progrès ». Et, à la Renaissance, celle-ci dépasse le strict domaine de la spiritualité pour investir celui de la science, de la technique et du politique. La Raison ouvre la voie à la formulation d'autres modèles de société, situés d'abord dans l'Ailleurs, puis dans le Temps. Ainsi, l'Utopie de Thomas More assume le rôle d'un miroir impitoyable dans lequel se reflète, non plus l'âge d'or, mais l'imparfaite société du présent, tout en trouvant, dans les sources antiques, le réceptacle idéal de la critique, à savoir la cité-qui-n'existe-pas.

Les instruments philosophiques sont réunis, le modèle civique est posé, il ne restait plus qu'à laisser les artisans de l'utopie élaborer les « chef-d'œuvre » destinés à leur époque. Durant la Renaissance et au Grand Siècle la plupart des utopies sont des îles lointaines, figées dans un éternel présent, rationnelles mais « achroniques ». Puis, les paradigmes des Lumières, le Bonheur et l’Esprit critique en tête, épousant la notion sécularisée de Progrès, vont conférer à l'utopie sa dimension programmatique : elle est une promesse réalisable plus qu'un idéal inaccessible, une « uchronie » au premier stade, où le réceptacle de l'idéal n'est plus l'espace mais le futur. Cette mutation de l'utopie, Raymond Trousson la qualifie de « tournant copernicien », car elle atteste du passage « d’une conception statique du parfait à une conception cinétique du devenir », qui portera les idéaux de la Révolution française.

Durant le « long » XIXème siècle marqué par la volatilité des régimes politiques, la confrontation des idées de liberté et d'égalité, les révoltes populaires, l'industrialisation effrénée, le futur est colonisé par les idéaux socialistes ou transformé en valeur négociable. Les uchronies égalitaires et techniques se multiplient, mais trahissent aussi l'éloignement d'un idéal redevenu inaccessible. Dès lors, la pensée utopique exprimant l'insatisfaction propre à la conscience occidentale, cette aptitude à la conscience malheureuse héritée du christianisme, se tourne vers l’Histoire et explore les passés qui n'ont pas été, conquérant un nouveau territoire, celui de l'Hypothèse, et inaugurant le second stade de l'uchronie. Dès lors les destinées alternatives de l'Occident expriment son refus de s'accepter comme tel et sa tendance à modeler le monde à son image, l'Histoire à son avantage.

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Mon intervention tentera de décrire le tour du cadran de cette horloge parfaite de l'utopie, ponctuant l'évolution de l'Occident. Une horloge dont la petite aiguille indique les paradigmes politiques et sociaux de son heure et dont la grande aiguille compte les quarts d'heure d'idéal, d'harmonie, de science et de rêverie. Quant à la trotteuse, car il y en a une bien sûr, elle trotte à l’envers, pointant l’âge d’or perdu qui affleure toujours sous la surface des sociétés malades, allant, de seconde en seconde, de la possibilité d'une île parfaite à l'accessibilité d'un futur radieux ; puis, à la moitié du cadran dépassée, elle se laisse aller à la douce amertume des passés inaboutis.


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