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Publié le 17 février 2008 par Laurent Matignon

Petit laid


Chapitre 20
Jeudi soir. Carine n’est encore une fois pas là. Finalement, il me plaît bien, cet appart. Il n’est pas si petit que ça.
Il est trop tôt pour bouffer. Et trop tard pour gober quelques tartines de Nutella gorgées de beurre. 18 heures. La pire heure de l’après-midi en fait. Après 15 heures, bien entendu. Car 15 heures, c’est l’heure à laquelle la journée est déjà trop entamée pour faire quelque chose d’intéressant, tout en étant insuffisamment avancée pour ne pas s’impatienter dans l’attente d’un soir qui ne se décide pas à venir.
Bordel, où est donc encore passée cette putain de télécommande ? Trouvée. Sous ma chaussure. Rien de bien grave.
Je zappe un bon coup, histoire de me sentir comme un Français moyen en une fin d’après-midi moyenne. Et comme tout Français moyen un jeudi en fin d’après-midi je tombe sur le fat Julien Lepers et toute sa clique de mongoloïdes en trois pièces.
Consternant.
Consternant de voir ces individus lutter de tout leur corps et de toute leur âme afin d’exhiber à la face du monde leur prétendue culture d’exception. Ces personnages se grefferaient un sexe sur le crâne qu’ils présenteraient un air moins ridicule.
Consternant de voir à quel point notre société fait l’apologie de la culture du détail face à la valeur d’une vision d’ensemble. Car ce « divertissement » n’en est qu’un des nombreux symptômes. Si les abjects QCM ont envahi les classes de nos chères têtes blondes – malheureusement de moins en moins blondes – et relégué les bonnes vieilles dissertations au rang de dinosaures de la pensée, ce n’est pas seulement pour une prétendue raison de coût et de commodité. C’est aussi et surtout parce que notre société s’est enfoncée dans la manie de la mesure, du chiffre, des comparatifs et autres superlatifs. Toute chose doit être estimée, évaluée, jaugée, pesée, comparée. On ne peut plus aimer tel ou tel livre, apprécier tel ou tel film, avoir les larmes aux yeux à l’écoute de tel ou tel disque. On a désormais le droit - sinon le devoir - de préférer tel livre à tel autre, de mesurer, au sens propre du terme, le chemin parcouru par tel cinéaste depuis sa précédente réalisation, ou encore d’avoir un groupe culte, un disque référence par artiste. L’étouffante et malsaine domination des mathématiques dans notre système d’éducation participe de ce fait. « Le français c’est n’importe quoi, et la même dissert de philo peut être notée entre 2 et 18 selon le prof » : voilà le genre de niaiseries qui fait désormais partie du bagage de tout lycéen « moderne ».
Consternant enfin de constater que, tout compte fait, la « culture » est de nos jours tenue en plus haute estime que l’intelligence et l’esprit. Avec la notion de « mérite » qui y est si souvent rattachée. J’oubliais que nous naissons tous libres et égaux et que notre milieu social et culturel nous détermine pleinement. C’est l’évidence. Il est vrai qu’un teckel nain à poil ras bien dressé fera généralement preuve de bien plus de matière grise qu’un pitbull des banlieues à âge égal. Certes. Peut-on et doit-on en conclure que si l’on habitue un pitbull à donner la papatte dès le berceau on en fera un génie canin ? Pourquoi se voile-t-on la face dès qu’il s’agit de parler d’être humain ? Pourquoi rejette-t-on cette évidence : nous ne naissons et ne naîtrons jamais libres et égaux.
Heureusement, serais-je tenté d’ajouter. J’ai besoin de ce sentiment de supériorité si grisant que je ressens tous les matins lorsque je croise la concierge en bas de l’escalier.
On peut rattacher ce fléau à celui cité plus haut. Les maths seraient plus respectables puisque les résultats sont directement proportionnels au travail fourni et aux efforts accomplis. Ou, pour prendre un raccourci depuis longtemps bétonné et goudronné, il est vain de travailler (et donc d’enseigner) des matières plus ou moins littéraires puisque celles-ci relèvent de la plus parfaite contingence.
Nous en sommes donc arrivés à nommer l’intelligence « contingence ». Pourquoi pas. Il est réconfortant d’imaginer qu’aucune loi de probabilité n’interdit à deux abrutis de mettre bas un Prix Goncourt.
Déjà enfant, je ne pouvais m’empêcher d’éprouver un profond et puissant mépris pour tout ce que mon entourage comptait d’élèves consciencieux et autres gamins bûcheurs. Je sentais confusément ce que Gide avait depuis longtemps formalisé dans ses Nourritures terrestres : « Chaque action parfaite s’accompagne de volupté. A cela tu connais que tu devais le faire. Je n’aime point ceux qui se font un mérite d’avoir péniblement œuvré. Car si c’était pénible, ils auraient mieux fait de faire autre chose. »
Notre société est malade. Malade de son système de valeurs.

Neuf points. Le prof d’Histoire-Géo a triomphé.
Beuglement du Lepers, ovation du public.
Il revient demain vendredi.

Les inconnus - Questions pour du Pognon
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