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Ouverture et débauchage

Publié le 09 août 2011 par Variae

Après avoir durement critiqué la politique « d’ouverture » menée par Nicolas Sarkozy au début de son mandat, la gauche (ou du moins certaines de ses personnalités) ne fait-elle pas preuve d’inconséquence et de mauvaise foi en appelant à son tour, sous une forme ou sous une autre, à un large rassemblement pour gouverner le pays en 2012 ? C’est la question posée par un blogueur de droite à la blogosphère de gauche suite à certaines déclarations des dernières semaines. Plus fondamentalement, on peut poser la question du bien-fondé de l’ouverture en elle-même, puisque le sujet sera sans doute tôt ou tard à nouveau sur la table.

Ouverture et débauchage

Curieux concept que l’ouverture en politique. Elle suppose explicitement que si on ne passe pas par elle, si on se contente, donc, de gouverner avec des hommes et des femmes de son propre camp, on est du côté de la fermeture, du sectarisme, de l’idéologie bornée, et au bout du compte que l’on n’est pas capable de diriger convenablement le pays. De ce point de vue, l’ouverture est un concept anti-politique, en cela qu’il tend à minimiser voire critiquer les divergences de vision et de projet entre formations politiques. Il conduit vite à postuler l’existence d’une force au-dessus des partis, devant laquelle ceux-ci devraient courber l’échine : que ce soit le « bon gouvernement du pays », au sens technocratique du terme (il y aurait des « bonnes réformes » à mener, par-delà le clivage droite/gauche), ou un homme fort rassemblant les Français (Sarkozy en 2007). Dans la pratique, les deux convergent, mais je vais y revenir. Autre caractéristique de l’ouverture dans son acception actuelle, elle sous-entend que l’écoute de (et le respect envers) la partie de la France qui n’a pas voté pour son camp passe nécessairement par le fait de confier des porte-feuilles ministériels à des représentants de partis politiques adverses. C’est une vision bien extrême des choses : le simple fait de commencer par respecter les partis vaincus, de jouer réellement le jeu parlementaire – bref, l’inverse de ce qui a été fait depuis 2007 – me semble constituer une façon certes moins spectaculaire, mais potentiellement tout aussi efficace, de rassembler le pays après la période toujours tendue des élections. Pour le coup, Nicolas Sarkozy a ouvert une piste intéressante en confiant la présidence de la commission des finances de l’Assemblée Nationale à l’opposition, tout comme l’a fait Jean-Paul Huchon au niveau de la région Ile-de-France.

Si la volonté d’ouverture répond à un désir sincère de décrisper la politique hexagonale, je pense donc qu’il y a des voies médianes à explorer avant d’en venir au recrutement de figures de l’opposition dans un gouvernement. Mais admettons que l’on tienne absolument à pratiquer cette forme d’ouverture. Elle ne peut alors être acceptable, à mes yeux, que si elle se fonde sur une démarche respectueuse, d’une part, et d’autre part de négociation programmatique. Respect : ne pas tenter d’attraper telle ou telle prise de guerre dans le dos de son parti d’origine, et sans son accord. Négociation : c’est la suite logique du point précédent ; pour qu’un rassemblement de ce genre ait du sens et ne vienne pas seulement ajouter à la la confusion ambiante, il faut qu’il se construise sur un accord politique clair, marquant les points de convergence (et éventuellement de divergence) entre (ex)opposition et majorité. Dès lors, le gouvernement d’ouverture est adossé à un contrat politique et, on peut l’imaginer, à une majorité parlementaire ; et d’une certaine manière, le terme même d’ouverture devient impropre, si on a affaire à un tout cohérent et politiquement fondé. On voit très bien, a contrario, en quoi l’ouverture façon Sarkozy était aux antipodes de cette conception : elle cherchait d’abord à voler des personnalités au camp adverse, pour donner un sentiment et un affichage d’ouverture, sans en tirer de conséquences politiques. Les transfuges venaient simplement appliquer la politique de Nicolas Sarkozy, se soumettre ou se démettre, comme ils l’ont amèrement constaté. Le terme qui convient dans ce cas est celui de débauchage.

J’imagine que ceux qui à gauche, aujourd’hui comme en 2007, pensent à un rassemblement large après les élections, le conçoivent comme un contrat politique et donc comme une ouverture au sens « noble » du terme. Mais force est de constater que jusqu’à présent, ceux qui ont promu (comme un élément central de leur projet) ou mis en œuvre l’ouverture l’ont fait dans une logique d’intérêt personnel et partisan, tout en se réclamant paradoxalement de l’intérêt supérieur du pays. Je n’insisterai par sur la pratique sarkozyenne de l’ouverture, visant, par-delà l’affichage, à désorganiser le camp adverse et à y semer la confusion. Quelques mots en revanche sur l’autre configuration de l’ouverture que je mentionnais précédemment, celle du « gouvernement des meilleurs » ou de « l’union sacrée », promue notamment par Jean-Pierre Chevènement en 2002 et François Bayrou en 2007. Que ces démarches aient été portées par un rassemblement central dans un cas, par une formation centriste dans l’autre, ne doit pas faire oublier qu’elles visaient à chaque fois à reconfigurer l’espace politique national … autour de la formation en question ! Bayrou avait une formule très marquante : il fallait, selon lui, « forcer » droite et gauche à travailler ensemble – tout est dit. Main tendue peut-être, mais pour tirer à soi.

Mon sentiment est que l’ouverture est toujours une façon, plus ou moins subtile, d’assurer l’hégémonie d’une force politique, soit en déstabilisant la concurrence, soit en la contraignant à se réorganiser autour de soi. Cela serait sans doute moins vrai dans l’hypothèse d’un accord transparent entre partis, par exemple dans le cas d’une crise économique grave. Vérification dans les prochains mois ?

Romain Pigenel

Pour ou contre l’ouverture en 2012 ? Question posée à La Rénovitude, Gabale, Bah! by CC, Gauche de Combat, Le Pudding à l’arsenic, Laurent Pinsolle, Antennerelais, Marc Vasseur, David Burlot, Le Grumeau, Des Pas Perdus, Polluxe, Chez Louise, Coralie Delaume, Emmanuel Borde, Rimbus et Voie Militante !


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