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Tabliers…

Publié le 06 septembre 2011 par Philippe Thomas

Poésie du samedi, 31 (nouvelle série)

A la demande générale et pour prolonger – et éclairer – la Lune selon Miguel de Unamuno, voici à présent le poème intitulé Nudité où les jeux de voilement / dévoilement révèlent pleinement le mystère de la Parole. Je n’ai pu intégrer les multiples références bibliques qui émaillent ce poème… mais chacun les reconnaîtra ! Lorsque ma lecture m’a amené au passage sur Adam, je me suis souvenu d’un metteur en scène que j’avais interviewé à propos de commedia dell’arte. « Tu peux pas être plus à poil que sous un masque » m’avait ainsi déclaré Jean-Pierre Gagnaire. Pour paradoxal que cela puisse paraître, c’est aussi profondément vrai pour l’acteur que pour Adam et Eve se bricolant un tablier de feuillages, histoire d’endosser leur rôle…

Nous aussi, nous avons sans doute besoin de semblables tabliers pour atteindre au vrai, pour nous révéler à nous-mêmes, à partir du moment où nous avons goûté à ce « lait rationnel et sans leurre », l’exquis nectar dont parle De Unamuno… Mais pour se revêtir de sa propre nudité, ça c’est drôlement fortiche et il n’y en a peut-être bien qu’un seul qui soit cap’, justement celui qu’invoque De Unamuno !

Nudité

Sous un voile de langes tu t’es montré

en naissant, Toi, la vie, aux bergers,

rendu sur le tronc de la crèche

quand sonna l’armée du ciel

gloire et paix ; mais à présent, nu désormais

et sur le tronc de la croix, tu éblouis

le Soleil, qui devant Toi ternit son éclat,

Lune de Dieu, et à ton mutisme répond

celui de l’orbe. Parce que tu étais, Toi la vie,

lumière pour les hommes, aussi, lorsque tu mourus,

sont-ils demeurés dans l’obscur ; mais ta mort

fut obscurité d’incendie, elle fut ténèbre

d’amour brûlante, au cœur de laquelle battait

la lumière de la résurrection. Couronne,

ta désincarnation et accomplissement

de l’obéissance qui te fit incarner.

« Je suis l’esclave du Seigneur – dit

Ta mère soumise –, qu’il en soit de moi

selon ta parole » ; et à son obéissance le Père

rendu, la Parole qui est la Vie

vint éclairer en corps les vivants

et, de chair, t’enveloppa dans les langes.

Et, allant à la mort, cette Parole a dit :

« Que se fasse selon ta volonté et non la mienne ! » ;

et en te dénudant, Lune de l’esprit,

l’obscurité éternelle se dévoila.

Ton corps nu est la Parole,

le lait rationnel et sans leurre ;

car il n’en est pas dans le corps nu.

Tu n’as point honte, Toi, de te présenter

en chair devant ton Père. Adam, de peur,

a fui devant le seigneur quand il se vit

tout nu devant sa face. La science

fut le miroir vengeur de sa nudité.

Quand le péché leur ouvrit les yeux,

Se sachant nus, ils se cousirent

avec les feuilles du figuier des tabliers.

Où mettre sa peur, Adam ne sut

lorsque Dieu l’appela : « Adam ! » ; mais nous,

nous savons maintenant la cacher en lieu sûr

derrière ton innocente nudité. Nous lave

sa splendeur de la tache du péché,

qui s’efface à sa blancheur. Nu à présent

Tu retournes au Père comme de Lui tu sortis ;

par la loi de l’esprit tes membres

sont régis, et ton corps sans souillure

l’est par la vie. Tu laisses que se partagent

tes vêtements des soldats qui à ce bois

t’ont fixé ; ils revêtiront tes habits,

mais pas ta nudité, qui est celle qui sauve.

Et comme fleur de nudité, couronne

ta tête la généreuse chevelure

de nazaréen, ton blason ! Revête

ta nudité, Seigneur, plus que vêtu

de notre mort et que la vie emporte

ce qui en nous est encore mortel !

Miguel de Unamuno (Bilbao, 27 septembre 1864 – 31 décembre 1936, Salamanque) Le Christ de Vélasquez (1920), traduit de l’espagnol par Jacques Munier, présenté par Roger Munier. Editions La Différence, collection Orphée. On trouve actuellement à vil prix chez les soldeurs pas mal de volumes de cette excellente collection de poche vouée à la poésie du monde entier…  Et toujours de Miguel de Unamuno, à lire absolument, le discours de Salamanque...


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