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Le Shahîd n’a pas d’âge.

Publié le 07 septembre 2011 par Naceur Ben Cheikh

Lors de sa dernière conférence de presse, Monsieur Béji Caïd Essebsi, Premier Ministre du Gouvernement Tunisien de Transition, a évoqué à plusieurs reprises, le fait que l’on semble aujourd’hui oublier que l’Etat Tunisien est le fruits de la lutte menée par notre peuple pour son émancipation et à laquelle ont participé plusieurs générations successives. Chaque génération a donné, en conséquence son lot de « Shouhadas ».

Le  Shahîd n’a pas d’âge.

Un « Shahid » n’est pas un « Martyr » ni un « Soldat Inconnu ». Il est un Nom Propre, dont le consentement au sacrifice de sa vie, pour défendre la liberté et la dignité indivise de ses semblables, l’élève au rang de Témoin au sens fort. Le Shahîd (شهيد) est bien plus qu’un Châhed (شاهد) et son témoignage constitue, en fait, l’une des manifestations spécifiques, propres à la Foi Musulmane qui n’établit pas de séparation, en termes de rupture, entre réalité spirituelle et réalité matérielle. C’est dans ce sens que la « mort à soi » n’est pas l’acceptation de la mort sur fond d’amertume et de sentiment d’abandon du Fils de l’Homme sur sa Croix dont le Martyr Christique est l’exemple. Même pour ce cas, en Islam, Issa fils de Marie n’a pas été abandonné par Dieu et acquiert, de la sorte, le Statut de Shahîd. Le Témoin est l’état de ceux qui ne se donnent pas la mort, mais l’acceptent comme l’expression ultime de la vie, bien au-delà des limites spatiotemporelles dans lesquelles se « corporise » L’Esprit. Ce n’est donc pas, dans l’intention de consoler les vivants que le Coran s’adresse à ces derniers, en les invitant à ne pas considérer ceux qui ont été tués sur la voie d’Allah comme morts mais comme vivants, dans la bienveillance de leur Rab.

Comme pour la Foi, la Shahâda du Shahîd n’est pas liée à un degré précis de conscience spirituelle qui pourrait faire croire que la « mort à soi » préalable au consentement par une personne au sacrifice de sa vie est le propre des mystiques. Selon le Coran, on nait hanif musulman et ce sont nos parents qui nous judaisent ou nous nestorisent. Et je serais tenté de dire aujourd’hui, (d’aucuns crieront au blasphème), ou « l’islamisent » comme le font les wahabites de Saoudie. Les jeunes Shahîds de La Révolution Tunisienne de Décembre 2010 et Janvier 2011, sont eux aussi des Témoins de la Récupération par notre peuple, à travers leur sacrifice, de notre dignité indivise de « Insân » qui  nous fait accéder de nouveau à notre statut divin de Lieutenants de Dieu sur Terre. Tout comme Béchir Ksiba, un parmi des centaines de Shahîds dont les tombes fleurissent les cimetières de toutes les régions de Tunisie. Béchir Ksiba n’est pas Farhat Hached, Habib Thameur, Hédi Chaker, Jarjar, Ouled Hafouz et beaucoup d’autres parmi nos Shouhadas connus. Je n’aurais pas eu le moyen de le ramener à la mémoire, sans l’évocation du courage et de la lucidité politique dont il a fait preuve face à sa condamnation à mort, par les Autorités Françaises, par le jeune avocat Béji Caîd Essebsi. En voici les faits tels qu’ils sont relatés pat notre actuel Premier Ministre.

« Béchir Ksiba est un modeste fellah de la région de Bizerte, président de la cellule destourienne de Ghar ElMelh, il était détenu dans le quartier de la prison réservé aux condamnés à la peine capitale, appelé par les détenus Le Couloir de la Mort, Dans une récente interview à une émission de la Télévision Française, le grand résistant Georges Adda a apporté un témoignage poignant et authentique sur l’atmosphère qui régnait dans ce couloir. Béchir Ksiba s’était avancé vers nous vêtu de la kachabia que portait tout condamné à la peine capitale. Maître Taoufik Ben Braham, très ému et retenant difficilement ses larmes, a essayé de le rassurer en l’informant qu’il avait présenté un recours en grâce au Président de la République Française et qu’il avait bon espoir que la requête aura une suite favorable,J’étais également ému et me contentais d’appuyer ce que Taoufik par des hochements de tête, sans pouvoir prononcer les quelques mots de réconfort que l’on preononce souvent dans de telles circonstances. A notre très grande surprise, Béchir était calme, presque serein, sans trouble visible, Il s’est adressé à nous en ces termes : Vous savez Maîtres, vous êtes instruits, vous détenez des diplômes de France,lorsque la Tunisie sera indépendante, le pays aura davantage besoin d’hommes comme vous que d’hommes comme moi, Pour moi l’Indépendance est quelque de très haut placé, comme la cedda de la Madrassa à laquelle on n’accède qu’au moyen d’une échelle, dont les échelons sont les corps des hommes comme moi qui acceptent le sacrifice suprême pour que d’autres puissent y accéder et je suis, pour ma part, tout à fait prêt. Mais je vous adjure, lorsque la Tunisie sera indépendante, ne nous oubliez pas ! Nous aurons sacrifié nos vies pour que la Tunisie accède un jour à l’Indépendance. Ne dilapidez pas cette indépendance que nous payons cher »

Bécir Ksiba regagne lentement sa cellule après nous avoir embrassés. Nous étions restés figés sans mot dire.J’ai appris, par la suite,qu’il a été exécuté à l’aube d’un matin sur les bords du Lac Sijoumi à Tunis. Son image, le timbre de sa voix et son message ne m’ont jamais quitté » .(Béji Caïd Essebsi : Habib Bourguiba, le bon grain de l’ivraie, pages 44,45. Sud Editions Tunis, Août 2009.)

Ce que je voudrais que nos jeunes retiennent de ces propos, c’est qu’ils doivent comprendre qu’ils ne viennent pas de nulle part et qu’ils sont les héritiers d’hommes dignes dont le respect est important non pas pour ces hommes vieux ou qui ne sont plus de ce monde, mais pour eux mêmes pour qu’ils puissent accorder l’hommage qu’ils méritent aux Shouhadas de leur génération, en les considérant dans leurs Identités irréductibles de Noms Propres, mais Sans âge.


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